(Gustave Moreau, Orphée, 1865, huile sur toile, Musée d'Orsay)
Origine, en lieu prime, ou ce qui tel est cru par moi, mais point identique au principe, même celui que fait apparaître en la strate latine de la Genèse Saint Jérôme alors que le texte grec donne à voir un ἀρχῆ d’où, en mienne connaissance, est exclu la dimension préhensive dont la racine du capere nimbe le principium des latins. Origine, donc, parce que des profondeurs de ce nom remonte l’orior fondamental, verbe de naissance autant que de commencement et, –Rimbaud s’en souviendra peut-être lorsqu’en un célèbre hapax français il l’appliquera à l’espérance –, de surgissement ; lieu, disons-le, bien plus que cause première résonnant aristotélicienne même si l’on pourrait sans doute, en mutilant les premières lignes du Livre Gamma de la Métaphysique, appliquer à l’Origine la synthétique définition donnée aux principes par le Philosophe[1]. La pertinente question, lorsque se présente le mystère d’une parole poétique, obscurcie en sa provenance par son être même qui est, croyons-nous, le non-manifeste de ses natales dimensions, la question est de savoir, d’entrevoir, d’où peut surgir ce dit chantant et signifiant sans que l’évidence obnubilante de sa présence indistincte mais certaine ne détourne l’esprit de sa méditation. En quel lieu, et non par quelle cause, la parole poétique se peut-elle mettre en mouvance jusqu’à l’advenue textuelle du poème qui, bien souvent, semble comme égaré, perdu, suspendu aux plis pâles du papier que le doigt effleure sans y pouvoir sentir, à son naïf mais inévitable étonnement, le relief de sa profondeur ; en quel espace cette épiphanie est-elle possible ?
Telle se paraphrase la quête d’une origine de la poésie, – subodorée seulement en son commencement. D’aucuns, peut-être, s’empresseront de prolonger le jeu puissant de l’étymologie afin que de résorber le questionnement en la luminescence rectiligne de la langue grecque où le terme français peut trouver de quoi s’adorner des clartés de son propre ancêtre, le ποιεῖν inessentiel par ses largesses sémantiques dont seul peut s’extirper la dimension, tautologique en ses implications, du faire inconstructif. La méthode me paraît ne mener qu’à sa propre implicite conclusion et, pour une fois, les lumières grecques semblent, en ce domaine obombré en substance, ne porter que vain éblouissement. La pensée grecque, à son zénith, s’emploie à ne voir que l’apparêtre poétique, sa structurelle manifestation en tant, précisément, qu’elle est ce « faire » auquel, circulaire en signifiance, le ποιεῖν renvoie ; ainsi d’Aristote et son admirable Poétique où l’œuvre poétique n’est nulle part pensée en son éclosion même mais toujours jà en son efficience présente, ne laissant alors plus libre que le champs, subalterne quoiqu’important, des normes phénoménales d’une apparition renvoyée, quant à son être primordial, au silence immense de l’impuissante raison catégorique. « Faire » de la poésie ? Certes !, mais en quel surnaturel atelier ? À quel âtre donc chauffer les mots et la syntaxe d’une langue pour les ensuite pouvoir travailler ? Tout se déroule comme si destinal était le progressif effacement de la dimension de pure transcendance que semble désigner le dit poétique, creusant au sein même de la parole un chemin vers l’origine d’icelui, où plutôt la brèche infime nécessaire au passage d’un salvateur rayon d’ontologique lumière, prélude peut-être à l’éclaircie faite promesse en cette déhiscence qui porte en elle à la fois la flèche d’or lumineux et les nuageuses nues dont elle s’extirpe à grand-peine.
Transcendance, ai-je dit, car c’est à mon sentiment en pareille dimension, seule, que se peut déployer un questionnement d’origine quant à la poésie en quoi second seulement semble se révéler l’aspect du faire, du construire qui tout de suite immine à l’oreille familière des échos helléniques susmentionnés. Si naître est prendre origine, alors la langue elle-même nous renvoie par le verbe nascor à l’engendrement, la génération, la mise au monde, réunis en gigno et son très décelable radical indo-européen gen. Par là nous faisons jour de l’idée de transcendance en cela que toute naissance, toujours, est transition oblique, verticale pas mais presque, et qu’exploration de tels espaces s’avère donc, à rebours, montée de traverse, scansion transversale des confins d’une existence ; confins à tel point que l’existence par eux se trouve définie puisqu’en certaines tonalités l’on peut entendre dans l’ex-sistere latin le surgissement ou l’élévation du sujet hors de son lieu d’origine. Si l’on croit possible de penser la poésie comme autre chose qu’une pure subjective émanation dérivée d’une perception donnée élevée à strate d’intime évidence, si l’on croit possible de penser la poésie comme une parole sourdissant au-delà des fragments ouverts de l’étant conçu comme immédiate présence, alors il faut admettre qu’originel en cet horizon ne peut que signifier transcendant. Si, complément mallarméen, se réalise la poésie comme musical lever – au sens du lever de soleil – d’une absence à toute phénoménalité « hors l’oubli où ma voix relègue aucun contour »[2], alors la transcendance, en vertu d’ontologique prérogative à couronner l’élément d’ailleurs congruent à toute dissimulation qu’implique l’idée même d’une absence sue et perçue comme telle, la transcendance se voit désignée essentielle notion. L’origine de la poésie, de sa propre étymologie surabonde et, ainsi, désigne en son cœur même un Ailleurs d’où, influx de sonorités tressées de sens, s’écoule le langage que nous avons coutume de dire et de sentir poétique.
Mais vers quel lieu fait ainsi désignation l’ombilic d’une formule à présent façonnée de justification ? Cheminons avec, d’abord, Paul Valéry qui ainsi définissait le poème : « cette hésitation prolongée entre le son et le sens »[3]. Hésitation, – est-ce à dire suspend infini ? Sans doute en l’esprit de l’auteur car si pour lui, comme ailleurs il l’écrit, un poème ne se peut terminer que par accident, il faut concevoir une sempiternelle parturition, où plutôt une paradoxale disparition du processus même de parturition dans l’infinie suspension de son advenue au jour de la parole. Songeons à l’omniprésent suspend des poèmes mallarméens où mainte sirène en l’écume d’un instant semble s’engloutir de tout temps, et comme frémir de sa propre fragile instance. Le dire poétique, « surgi de la croupe et du bond / D’une verrerie éphémère »[4], s’offre alors comme le fil ténu qu’un langage parvient à tendre, prouesse préambulaire aux funambules déambulations du poète, dans l’espace d’une roulade d’écume à la surface du monde, abolissant en sursomption d’éternité la fugacité de semblable présence. Poésie, alors, comme préservation dans l’indécision d’un perpétuel, mais tacite, mouvement interne, d’une fugitive désocculation, – de quoi ? Simple sensation, là encore, peut-être ; intime compénétration de l’esprit et d’un point, compact, dense, de l’alentour réalité en quelque éclair de subjective illumination émotionnelle. Ou bien, sacrale, se doit concevoir la tâche poétique, mais par stricte nécessité structurelle, comme portant par-delà la modalité d’être-au-monde, fondatrice pour chacun (et, particulièrement, pour personne), n’ouvrant rien à l’exception du domaine des singulières saveurs d’inconsistance ontologique. Phénomène de persistante suspension, certes, que les vers de Mallarmé, qui sont comme toile d’araignée où se peuvent fixer les gouttes d’une éternelle rosée matutinale, mais paraît à l’œil rigoureux impossible d’exclure que ce ne soit là que phénomène, précisément, enraciné en essence irréductible ; tout, en effet, suspens, exige de la raison à se fixer, et bien difficile semble la représentation d’une autosuffisante abolition exhaustrice de verbale présence. La poésie de Mallarmé, révélatrice non point de l’être de la poésie mais de son apparêtre premier, de son déploiement exclusif en l’espace d’une suspension faite éternité, cette poésie qui s’enclôt en sa réalisation même, se fonde sous le signe de celui, animal, d’autrefois qui « se souvient que c’est lui / magnifique mais qui sans espoir se délivre »[5], et il faut entendre ici la force du conatif verbal splendidement convoqué par le poète. Impuissante à dire le lieu originaire où se fixe sa possibilité d’existence conçue instantanée en permanence, elle chante les « reflets réciproques »[6] qui entre les mots s’allument, oubliant de considérer, astrale, la source extérieure qui seule peut octroyer aux cristaux de Verbe que sont les mots pareille nitescence.
Afin de dépasser l’élément de stérile immanence qui règne en la poétique mallarméenne, j’aime à me tourner – étrange cela paraitra peut-être – vers Rimbaud qui, en détournements et inversions, s’affirme précisément, en son célèbre « influx de vigueur et de tendresse réelle », engagé « à la découverte de la clarté divine, – loin des gens qui meurent sur les saisons ».[7] Plus faible, sans doute, que celle de Mallarmé, sur le strict plan de la verbale ciselure, la poésie de Rimbaud cependant s’offre ainsi qu’une vigoureuse marche, sur les chemins caillouteux de la désirante jeunesse d’un génie, vers l’espace possibilisant de ces admirables jaculations mystiques que furent les plus inoubliables de ses œuvres. Sa quête, assurément, fut celle du « lieu et de la formule » (Vagabonds) de cette surabondante parole qui le saisit, le soulève et en avant le propulse vers cet Éden auquel, omniprésent à ses foudroyantes aspirations, il ne cesse de songer avec plus ou moins d’intensité explicite. Le préconsidéré Mallarmé eut fort raison lorsqu’il le présenta comme un « passant considérable »[8] car tel, en ultime instance, se peut définir l’art de cet homme éternellement jeune en son dire, multiple mais un cependant car aspiré à toute force vers un Ciel unique, de poète. Verbe à propulsion pneumatique que celui qui se coagule en les opus, coruscants toujours, de Rimbaud beaucoup plus auditeur, somme toute, que banalement voyant (poncif d’adolescence qu’il n’évite point en sa correspondance) car avant tout happé, corps et âme, par l’omnivocal Appel qui semble tendre son être entier vers la radicalité d’une décision qu’il prendra à la parfin en direction du silence poétique, sorte de pré-conversion, en forme de prélude par la négative à celle qu’il accomplira sur son lit de mort et que seuls s’acharnent les imbéciles à élaguer insignifiante. Sa langue n’est certes pas celle d’une plénitude ontologique, bien plutôt celle, mouvante, pèlerine, d’une frénétique recherche, fort peu tâtonnante d’ailleurs, mouvement rectiligne en amplitude et, trompeur, torve en ses détails qui tant de sots obnubilent. L’Éternité retrouvée, mer et soleil, car l’Homme est fils dudit en cela qu’il habite dans une éclaircie lorsqu’il se fait poète, celle qui par en dessous rayonne de l’Être lui-même jusques à nos oreilles vibratiles ; cette Éternité est alliance d’infini brasillement et de verticale source de Luminosité, unique et autre, absolument. L’Illumination poétique advient en présence au lieu même d’où « un rayon blanc » peut « tomber du ciel » (Les ponts) et rendre à la « vraie marche » (Démocratie) son rythme et son but, – à la fois, car le second se fait ordonnateur, par pressentiment, du premier. Éclatante célébration rimbaldienne de la « terrible célérité de la perfection des formes et de l’action ! » (Génie) : le mouvement n’est ici perpétuel qu’en la puissance de son aspiration vers sa propre source, son origine différente de si radicale façon qu’elle imposera, plutôt qu’une plénitude de la Parole, un ordre d’immédiate taisure au jeune poète qui s’y trouvera confronté à moins de vingt ans. La « musique plus intense » (Génie) et telle qu’une aphonie se fait symptôme au moment même où, peut-être, la quête d’origine est portée par Rimbaud à son aboutissement ; et succède alors le silence aux vibrations d’antan, entendues trop proches de leurs cordes originelles, ondes d’amplitude soudain insaisissable. Avec l’auteur du Bateau ivre, toute proche semble la Lumière, voisin se devine le sacré de l’Être dévoilé, mais par trop aveuglante se révèle cette frontale désignation à laquelle l’impétueux poète se croit forcé d’aboutir. Avec Mallarmé, dit comme Héraclite obscur, le lieu de l’origine est investi, très tôt, dès le Faune et Hérodiade, mais seule persiste visible sa phénoménalité suspensive, gestation du temps même de sa réalisation, tandis que se voit occulté, sciemment sans doute, l’ancre primordiale de ces esquifs d’encre sombre sur blanche étendue flottant.
Dans Pourquoi des poètes ?, Heidegger écrit que « la parole est l’enceinte (templum), c’est-à-dire la demeure de l’être. L’essence de la langue ne s’épuise pas dans la signification ; elle ne se borne pas à la sémantique et au sigle. Parce que la langue est la demeure de l’être, nous n’accédons à l’étant qu’en passant constamment par cette demeure. »[9] Si l’essence du langage déborde l’aspect de signification, entendu pur accusatif, il lui faut alors se faire plus vaste en accédant à d’autres modalités d’existence telles, par exemple, le datif et le génitif qui disent à eux deux, je crois, la hauteur et la profondeur du champs ouvert par le rapport poétique du Verbe à l’Être même, voilé habituellement en communication sous les sombres vêtures utilitaires de nos parlers quotidiens. Datif : dimension du don, puisque toujours déjà présent au sujet s’offre le langage et son originelle efflorescence ; et génitif, bien sûr, dimension de la pensée rendue à son origine – toujours ce gen en radical retrouvé –, ouvrant ainsi au sein de la Parole la profondeur de sa provenance, ou plutôt crevant en elle-même l’écran de signes qui, semblable au voile du Temple, se déchire mais non point sur un cri, bien plutôt sur une surharmonie de Sens entrelacé de son en une torsade qu’il est vain d’espérer un jour pouvoir dénouer, car primordiale en son accouplement. Le sacré est une trace du divin absent, dit en le même texte Heidegger. Plus encore je le crois être ouverture, non point certes au sens que le philosophe donne à l’ouvert au fil de sa mentionnée réflexion, mais plutôt en cela que sacré pourrait ne rien d’autre désigner que l’entrebâillement du voile d’immanence qui, parfois, crève et, en sa béance, laisse filtrer alors quelque lumineuse évidence d’origine. La langue poétique, alors, se fait calice de telle fulgide fulgurance et, triplement, selon un jeu de mot latin de Victor Hugo, se réalise nomen, numen et lumen. Le nom pointe ainsi vers la révélation d’un Dieu lumineux et, se faisant, éclaire un espace d’origine possible, comme la foudre dans le ciel enténébré révèle quelques fragments de seconde la profondeur d’icelui, – oubliée peut-être par ceux qui attendent la fin de l’orage. Seul le dit poétique porte en lui-même, à divers stades de conscience, l’infini de son origine, transcendante donc à un superlatif degré, comme le nautile porte sur sa propre coquille la trace d’un infini de spirale en réalisation fractale.
Préémine en poésie, toujours, la parole dont elle émane et en quoi elle rémane. Semblable en cela au soleil au-dessus de la mer, la poésie surgit au-dessus de l’horizon de l’Être en un événement qui est alors, fondamentalment, éclaircie ; et peuvent scintiller les mots et se fixer le fameux Septuor qui hanta Mallarmé en sa maturité. Mais aussi, comme la Terre et le soleil, c’est grâce au mouvement de la première que, stable, le second trouve chaque matin nouvelle origine en son lever que d’aucuns peuples antiques chantaient divin, c’est donc grâce à quelque chose comme un retrait de l’Être, un replis, que se peut élancer dans le ciel du Langage l’orbe ardant de la poésie. Je disais origine, et donc naissance, il faut maintenir : poésie jaillissant d’ailleurs, effluence d’un lieu prime où souverain règne le Verbe qui réchauffe le monde et le fait éclore en présence, efflorescence des instants du Temps en lumière de l’Éternité, – retrouvée rimbaldienne. L’origine est ici substance au stricte sens que les racines latines confèrent à ce terme : la poésie, en effet, est un dit qui remonte, comme bulle d’oxigène, à la surface de l’étant mais prend fondement en ce qui le porte à l’existence, cette fondamentale stance de l’Être, le Verbe auprès, qui sous-jace au Temps et aux instants, instances toutes actuelles, chacune enracinée en part d’Éternité diffractée au prisme du processuel, maître de la matière créée. Préséant à toute parole, dont la poétique est éminence : le chant discontinu qui sourd en basse de l’Être et le fonde, fondamentale en un sens musical de la triple relation où tout être se peut réaliser, celle trinitaire qui préside à la tonalité de la musique et, par conséquence, du Monde lui-même.
La musique – me voilà mené en face d’elle, comme l’on s’y pouvait attendre puisque le dit poétique exigeant en sa réalisation présence d’un rythme, c’est-à-dire d’une ontologique scansion du Temps, il ne peut être sans rapport avec l’art de la temporalité par excellence, celui en quoi se peut révéler l’être même de l’instant, qui lui aussi avant que de passer surgit, jaillit, s’élève jusques à l’épiphanie de l’immédiateté pure et, ensuite, décroît au creux de nos mémoires. Si la musique n’est pas, comme le pensait un vieux charlatan, située à côté des arts autres mais de plein droit siège en leur métaphysique compagnie, si elle n’est pas au-delà du sens et de la représentation mais bien plutôt en deçà, si elle n’est, pour le dire tout net, rien moins qu’une « objectité, une copie aussi immédiate de toute la volonté que l’est le monde, que le sont les Idées elles-mêmes dont le phénomène multiple constitue le monde des objets individuels »[10] ; alors il faut tenter de penser la musique comme empreinte d’une signifiance, c’est-à-dire déployée comme langage dont la structure ne s’évapore pas en puérile analogie de volonté objectivée ainsi que l’imagine Schopenhauer. Pas plus que les mots sont, exclusifs, la « langue de la raison », la musique ne s’enferme en « langue du sentiment et de la passion »[11], bien au contraire la prégnance d’un Sens, métaphysiquement entendu, opère la hiérarchisation qualitative qui l’organise en chefs-d’œuvre de pensée ou en badinage émotif : Bach à une extrémité, Tchaikovsky à l’autre. Le crétinisme désastreux des correspondances que tâcheronne d’élaborer Schobenhauer entre diverses modalités musicales et respectifs états d’âme[12], probablement, se pourrait appliquer aux pâteuses et pompeuses Symphonies de Tchaikovsky, qui n’atteint au génie qu’un lorsque, fugace, il entrevoit au-delà de son malheur l’écho d’une supérieure béatitude, mais bien vaines apparaissent-elles lorsque l’on tente d’en dénicher trace au sein des œuvres de Brahms ou de Beethoven. Lorsque les degrés supérieurs de la musique, ceux où sourd son et Sens, rencontrent de si vaines élaborations épiphilosophiques, lesdites s’effondrent d’elles-mêmes en bris inaptes.
À l’origine, au cœur scintillant de l’Être, son, mots et Sens se présentent indistincts, ou plutôt compénétrés en leur essentielle accointance comme les trois Hypostases de la Trinité. Au sein du dire poétique s’offre donc la musique comme libre épanouissement de l’un, sonore, au détriment de l’autre qui se trouve relégué à un soubassement assez infime pour qu’en plusieurs siècles de musique révélée savante on s’acharne à n’en rien entendre ; à l’inverse la poésie se réaliste-t-elle donc comme la prééminence du Sens, où plutôt l’égalisation de la trine dimension de cette origine ontologique que je viens de mentionner : la musique s’y fait interne aux mots, et le Sens jaillit de la précise alliance entre la sonorité et le signifié. D’où les fondamentales semblances qui lient d’éternelle nécessité le verbe poétique et l’œuvre musical : leur espace d’éclosion est même et seule s’avère divergente leurs inflexions phénoménales premières. Rythme, dissonances, harmonie, voix, tempo sont alliés à musique tant qu’à poésie et par-là désignent leur commun commencement. Différence étant, importante certes, qu’en le dit poétique se réconcilient égaux les dimensions déjà nommées qui, en musique, souffrent d’intrinsèque déséquilibre, – que, d’ailleurs, les plus hauts compositeurs s’emploient, mais nul ne le voit, à contrebalancer par l’infusion significative d’un langage verbal toujours plus nécessaire : entendre ainsi le choral de la Neuvième de Beethoven, les Symphonies avec chœurs et solistes de Mahler, ou de Mendelssohn, la Faust-Symphonie et la Dante-Symphonie de Liszt, les œuvres à programme de Richard Strauss.
Lustral, mais point entièrement épuré de scolies hégéliennes, Mallarmé pourtant avait entrevu cette conjointe origine, et dite en un célèbre texte : « la Musique et les Lettres sont la face alternative ici élargie vers l’obscur ; scintillante là, avec certitude, d’un phénomène, le seul, je l’appelai l’Idée. »[13] Entachée d’inadéquat dualisme, l’hypothèse est inexacte mais réalise néanmoins une intuition génialement avisée, tordue mais par incongruité d’influence philosophique. L’affaire n’est pas d’une médaille à double face, et ici la dyade s’avère au raisonnement fatale ; l’idée plus haut développée d’une tierce structure en qui l’importance des pôles hypostatiques peut varier (semblable encore en cela à la Trinité où parfois s’avance le Père, ou le Fils, dans l’Incarnation, ou le Saint-Esprit, à la Pentecôte), me semble mieux appropriée au complexe objet de cette méditation. Seule, à mes yeux, une différence de degrés en ontologique modalité permet une satisfaisante explication à la fois de si évidente promiscuité et, en seconde approche, de si radicale disjointure. Unanimement est-il question, par exemple, de voix, – celle de l’écrivain, et celle de l’instrument ou mieux, paradigme, du chanteur dont le souffle est l’instrument suréminent puisqu’à la fois lieu de parole et de musique tressées en sa phénoménalité même, sauf infime bibelot glièreux.[14] De même, d’un côté s’impose le mètre, de l’autre la mesure ; analogie des formes dites en vocables adaptés aux diverses singularités : partout vibre un rythme, la nécessité d’un souffle, diastole et systole, éternelle et régulière scansion rappelant la Stance confinée primitive en tout influx, de parole ou de chant, qui ne compose structure qu’une fois renvoyé à l’inchoative fixité de celle-ci. Comme la métrique poétique, la barre de mesure impose à l’informe mélodie une structure, une unité qui à la fois la rend apte à prendre place en plus vaste ensemble et à porter en elle quelque chose comme une totalité, ouverte cependant vers cela même qui la réalise : harmonie, forme de l’entière œuvre où elle s’épanouit.
Dédoublement d’extrêmes : Chantre d’Apollinaire et la poésie de Victor Hugo ; en le premier, vers fameux, solitaire, « Et l’unique cordeau des trompettes marines » se trouve l’élément d’interne totalité réalisé au degré du seul vers, en un très serré entrelacs de son, de Sens et de mots ; tandis qu’en l’œuvre du second, sauf remarquables exceptions, tel vers n’entre en résonnance, oncques, avec lui-même mais toujours seulement une fois envibré par le suivant, ou le précédent, lorsque par l’action salutaire de la rime, l’harmonie se tend vers l’ensemble au mépris, bien souvent, de la musique interne de chaque vers, esseulés quand extraits. Ainsi, versant musical, du rapport que tisse le sujet d’une fugue avec l’ensemble de l’œuvre dont elle constitue l’élémentaire structure. L’un, certes, peut exister seul car offrant à l’oreille la certitude d’une construction se réalisant en sentiment de marche processuelle dans le Temps, mais néanmoins n’advient sujet qu’en l’espace de ses propres développements que constitue l’entière fugue.
L’origine, je le confesse, semble s’être éloignée de mon propos, – mais en apparence seulement car en réalité elle est présente encore, quoique dissimulée certes, en retrait, creux obscur sous la surface de mon dire qui pourtant s’oriente en gravité autour de cette ombre d’en dessous. Surgissement, ai-je dit, qui comme l’eau d’une fontaine en jets multiples, scintillations maintes, retombe au marbre du bassin. Sujet d’iceux, jets en métaphore, ils retombent à la Source, transcendante puisque antérieure à la pro-jection en l’existence, et se résorbent, mais en intellectuelle représentation seulement, en l’eau qui, épars ruissellement, les constituait au soleil de midi, – peut-être le juste, heure de l’éveil rimbaldien en tous cas, épilogue d’une Aube bien connue. Secrète alors, l’origine ? Non, certes cachée mais bien plutôt mystérieuse car exempte de la mise à part que fait entendre le secerno latin et qui, sans être inadéquate tire la notion vers une contrée ambiguë en quoi le mystère, éminence voilée, ne l’emporte point. L’origine en effet s’offre mystérieuse car, quoique cachée, prête à toute heure au décèlement que ce dont elle est commencement – le dit poétique – porte en son essence même. Désignation, tacite mais certaine à qui sait tendre l’oreille de l’âme, du lieu où se voit possible son surgissement, lieu d’une primordiale Parole, antérieure en absolu : telle semble en fin de quête se présenter la tâche de la poésie.
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[1] « Donc ce qui est commun à tous les principes c’est d’être le premier point à partir duquel il y a existence, venue à être ou connaissance. » (Aristote, Métaphysique, Livre Gamma, trad. Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin, Garnier-Flammarion, Paris, 2008, p. 180.)
[2] S. Mallarmé, Crise de vers, in Igitur, Divagations, Un coup de dés, Gallimard, coll. « poésie », 2003, p. 259.
[3] P. Valéry, Tel Quel, Gallimard, coll. « folio essais », 2008, p. 265.
[4] S. Mallarmé, Surgi de la croupe et du bond…
[5] S. Mallarmé, Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui…
[6] S. Mallarmé, Crise de vers, in op. cit., p. 256.
[7] A. Rimbaud, Adieu, in Une saison en Enfer, dans Poésies complètes, Gallimard, coll. « Le Livre de Poche », 1963, p. 129-130.
[8] S. Mallarmé, Arthur Rimbaud, in op. cit., p. 133.
[9] M. Heidegger, Pourquoi des poètes ?, in Chemins qui ne mènent nulle part, coll. « Tel », Gallimard, 2012, p. 373.
[10] A. Schopenhaueur, Le monde comme volonté et comme représentation, coll. « Quadrige », PUF, 2011, p. 329.
[11] Ibidem, p. 332.
[12] « Les motifs courts et faciles, d’un air de danse rapide semblent nous parler d’un bonheur vulgaire et facile. [tautologie] L’allegro maestoso, avec ses longs motifs, ses longues périodes et ses écarts lointains, nous décrit les grandes et nobles aspirations vers un but éloigné, ainsi que leur satisfaction finale. L’adagio raconte les souffrances d’un cœur bien né et haut placé, dédaigneux de tout bonheur mesquin. » (ibidem, p. 333) Nulle étonnement donc à lire un peu plus loin que Rossini fut le compositeur qui, pour Schopenhauer, réalisa au mieux l’essence de l’opéra…
[13] S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, in op. cit., p. 378.
[14] R. Glière, Concerto pour soprano colorature et orchestre, op. 82.