10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 21:34

(Gustave Moreau, Orphée, 1865, huile sur toile, Musée d'Orsay)

Origine, en lieu prime, ou ce qui tel est cru par moi, mais point identique au principe, même celui que fait apparaître en la strate latine de la Genèse Saint Jérôme alors que le texte grec donne à voir un ἀρχῆ d’où, en mienne connaissance, est exclu la dimension préhensive dont la racine du capere nimbe le principium des latins. Origine, donc, parce que des profondeurs de ce nom remonte l’orior fondamental, verbe de naissance autant que de commencement et, –Rimbaud s’en souviendra peut-être lorsqu’en un célèbre hapax français il l’appliquera à l’espérance –, de surgissement ; lieu, disons-le, bien plus que cause première résonnant aristotélicienne même si l’on pourrait sans doute, en mutilant les premières lignes du Livre Gamma de la Métaphysique, appliquer à l’Origine la synthétique définition donnée aux principes par le Philosophe[1]. La pertinente question, lorsque se présente le mystère d’une parole poétique, obscurcie en sa provenance par son être même qui est, croyons-nous, le non-manifeste de ses natales dimensions, la question est de savoir, d’entrevoir, d’où peut surgir ce dit chantant et signifiant sans que l’évidence obnubilante de sa présence indistincte mais certaine ne détourne l’esprit de sa méditation. En quel lieu, et non par quelle cause, la parole poétique se peut-elle mettre en mouvance jusqu’à l’advenue textuelle du poème qui, bien souvent, semble comme égaré, perdu, suspendu aux plis pâles du papier que le doigt effleure sans y pouvoir sentir, à son naïf mais inévitable étonnement, le relief de sa profondeur ; en quel espace cette épiphanie est-elle possible ?

Telle se paraphrase la quête d’une origine de la poésie, – subodorée seulement en son commencement. D’aucuns, peut-être, s’empresseront de prolonger le jeu puissant de l’étymologie afin que de résorber le questionnement en la luminescence rectiligne de la langue grecque où le terme français peut trouver de quoi s’adorner des clartés de son propre ancêtre, le ποιεῖν inessentiel par ses largesses sémantiques dont seul peut s’extirper la dimension, tautologique en ses implications, du faire inconstructif. La méthode me paraît ne mener qu’à sa propre implicite conclusion et, pour une fois, les lumières grecques semblent, en ce domaine obombré en substance, ne porter que vain éblouissement. La pensée grecque, à son zénith, s’emploie à ne voir que l’apparêtre poétique, sa structurelle manifestation en tant, précisément, qu’elle est ce « faire » auquel, circulaire en signifiance, le ποιεῖν renvoie ; ainsi d’Aristote et son admirable Poétique où l’œuvre poétique n’est nulle part pensée en son éclosion même mais toujours jà en son efficience présente, ne laissant alors plus libre que le champs, subalterne quoiqu’important, des normes phénoménales d’une apparition renvoyée, quant à son être primordial, au silence immense de l’impuissante raison catégorique. « Faire » de la poésie ? Certes !, mais en quel surnaturel atelier ? À quel âtre donc chauffer les mots et la syntaxe d’une langue pour les ensuite pouvoir travailler ? Tout se déroule comme si destinal était le progressif effacement de la dimension de pure transcendance que semble désigner le dit poétique, creusant au sein même de la parole un chemin vers l’origine d’icelui, où plutôt la brèche infime nécessaire au passage d’un salvateur rayon d’ontologique lumière, prélude peut-être à l’éclaircie faite promesse en cette déhiscence qui porte en elle à la fois la flèche d’or lumineux et les nuageuses nues dont elle s’extirpe à grand-peine.

Transcendance, ai-je dit, car c’est à mon sentiment en pareille dimension, seule, que se peut déployer un questionnement d’origine quant à la poésie en quoi second seulement semble se révéler l’aspect du faire, du construire qui tout de suite immine à l’oreille familière des échos helléniques susmentionnés. Si naître est prendre origine, alors la langue elle-même nous renvoie par le verbe nascor à l’engendrement, la génération, la mise au monde, réunis en gigno et son très décelable radical indo-européen gen. Par là nous faisons jour de l’idée de transcendance en cela que toute naissance, toujours, est transition oblique, verticale pas mais presque, et qu’exploration de tels espaces s’avère donc, à rebours, montée de traverse, scansion transversale des confins d’une existence ; confins à tel point que l’existence par eux se trouve définie puisqu’en certaines tonalités l’on peut entendre dans l’ex-sistere latin le surgissement ou l’élévation du sujet hors de son lieu d’origine. Si l’on croit possible de penser la poésie comme autre chose qu’une pure subjective émanation dérivée d’une perception donnée élevée à strate d’intime évidence, si l’on croit possible de penser la poésie comme une parole sourdissant au-delà des fragments ouverts de l’étant conçu comme immédiate présence, alors il faut admettre qu’originel en cet horizon ne peut que signifier transcendant. Si, complément mallarméen, se réalise la poésie comme musical lever – au sens du lever de soleil – d’une absence à toute phénoménalité « hors l’oubli où ma voix relègue aucun contour »[2], alors la transcendance, en vertu d’ontologique prérogative à couronner l’élément d’ailleurs congruent à toute dissimulation qu’implique l’idée même d’une absence sue et perçue comme telle, la transcendance se voit désignée essentielle notion. L’origine de la poésie, de sa propre étymologie surabonde et, ainsi, désigne en son cœur même un Ailleurs d’où, influx de sonorités tressées de sens, s’écoule le langage que nous avons coutume de dire et de sentir poétique.

Mais vers quel lieu fait ainsi désignation l’ombilic d’une formule à présent façonnée de justification ? Cheminons avec, d’abord, Paul Valéry qui ainsi définissait le poème : « cette hésitation prolongée entre le son et le sens »[3]. Hésitation, – est-ce à dire suspend infini ? Sans doute en l’esprit de l’auteur car si pour lui, comme ailleurs il l’écrit, un poème ne se peut terminer que par accident, il faut concevoir une sempiternelle parturition, où plutôt une paradoxale disparition du processus même de parturition dans l’infinie suspension de son advenue au jour de la parole. Songeons à l’omniprésent suspend des poèmes mallarméens où mainte sirène en l’écume d’un instant semble s’engloutir de tout temps, et comme frémir de sa propre fragile instance. Le dire poétique, « surgi de la croupe et du bond / D’une verrerie éphémère »[4], s’offre alors comme le fil ténu qu’un langage parvient à tendre, prouesse préambulaire aux funambules déambulations du poète, dans l’espace d’une roulade d’écume à la surface du monde, abolissant en sursomption d’éternité la fugacité de semblable présence. Poésie, alors, comme préservation dans l’indécision d’un perpétuel, mais tacite, mouvement interne, d’une fugitive désocculation, – de quoi ? Simple sensation, là encore, peut-être ; intime compénétration de l’esprit et d’un point, compact, dense, de l’alentour réalité en quelque éclair de subjective illumination émotionnelle. Ou bien, sacrale, se doit concevoir la tâche poétique, mais par stricte nécessité structurelle, comme portant par-delà la modalité d’être-au-monde, fondatrice pour chacun (et, particulièrement, pour personne), n’ouvrant rien à l’exception du domaine des singulières saveurs d’inconsistance ontologique. Phénomène de persistante suspension, certes, que les vers de Mallarmé, qui sont comme toile d’araignée où se peuvent fixer les gouttes d’une éternelle rosée matutinale, mais paraît à l’œil rigoureux impossible d’exclure que ce ne soit là que phénomène, précisément, enraciné en essence irréductible ; tout, en effet, suspens, exige de la raison à se fixer, et bien difficile semble la représentation d’une autosuffisante abolition exhaustrice de verbale présence. La poésie de Mallarmé, révélatrice non point de l’être de la poésie mais de son apparêtre premier, de son déploiement exclusif en l’espace d’une suspension faite éternité, cette poésie qui s’enclôt en sa réalisation même, se fonde sous le signe de celui, animal, d’autrefois qui « se souvient que c’est lui / magnifique mais qui sans espoir se délivre »[5], et il faut entendre ici la force du conatif verbal splendidement convoqué par le poète. Impuissante à dire le lieu originaire où se fixe sa possibilité d’existence conçue instantanée en permanence, elle chante les « reflets réciproques »[6] qui entre les mots s’allument, oubliant de considérer, astrale, la source extérieure qui seule peut octroyer aux cristaux de Verbe que sont les mots pareille nitescence.

Afin de dépasser l’élément de stérile immanence qui règne en la poétique mallarméenne, j’aime à me tourner – étrange cela paraitra peut-être – vers Rimbaud qui, en détournements et inversions, s’affirme précisément, en son célèbre « influx de vigueur et de tendresse réelle », engagé « à la découverte de la clarté divine, – loin des gens qui meurent sur les saisons ».[7] Plus faible, sans doute, que celle de Mallarmé, sur le strict plan de la verbale ciselure, la poésie de Rimbaud cependant s’offre ainsi qu’une vigoureuse marche, sur les chemins caillouteux de la désirante jeunesse d’un génie, vers l’espace possibilisant de ces admirables jaculations mystiques que furent les plus inoubliables de ses œuvres. Sa quête, assurément, fut celle du « lieu et de la formule » (Vagabonds) de cette surabondante parole qui le saisit, le soulève et en avant le propulse vers cet Éden auquel, omniprésent à ses foudroyantes aspirations, il ne cesse de songer avec plus ou moins d’intensité explicite. Le préconsidéré Mallarmé eut fort raison lorsqu’il le présenta comme un « passant considérable »[8] car tel, en ultime instance, se peut définir l’art de cet homme éternellement jeune en son dire, multiple mais un cependant car aspiré à toute force vers un Ciel unique, de poète. Verbe à propulsion pneumatique que celui qui se coagule en les opus, coruscants toujours, de Rimbaud beaucoup plus auditeur, somme toute, que banalement voyant (poncif d’adolescence qu’il n’évite point en sa correspondance) car avant tout happé, corps et âme, par l’omnivocal Appel qui semble tendre son être entier vers la radicalité d’une décision qu’il prendra à la parfin en direction du silence poétique, sorte de pré-conversion, en forme de prélude par la négative à celle qu’il accomplira sur son lit de mort et que seuls s’acharnent les imbéciles à élaguer insignifiante. Sa langue n’est certes pas celle d’une plénitude ontologique, bien plutôt celle, mouvante, pèlerine, d’une frénétique recherche, fort peu tâtonnante d’ailleurs, mouvement rectiligne en amplitude et, trompeur, torve en ses détails qui tant de sots obnubilent. L’Éternité retrouvée, mer et soleil, car l’Homme est fils dudit en cela qu’il habite dans une éclaircie lorsqu’il se fait poète, celle qui par en dessous rayonne de l’Être lui-même jusques à nos oreilles vibratiles ; cette Éternité est alliance d’infini brasillement et de verticale source de Luminosité, unique et autre, absolument. L’Illumination poétique advient en présence au lieu même d’où « un rayon blanc » peut « tomber du ciel » (Les ponts) et rendre à la « vraie marche » (Démocratie) son rythme et son but, – à la fois, car le second se fait ordonnateur, par pressentiment, du premier. Éclatante célébration rimbaldienne de la « terrible célérité de la perfection des formes et de l’action ! » (Génie) : le mouvement n’est ici perpétuel qu’en la puissance de son aspiration vers sa propre source, son origine différente de si radicale façon qu’elle imposera, plutôt qu’une plénitude de la Parole, un ordre d’immédiate taisure au jeune poète qui s’y trouvera confronté à moins de vingt ans. La « musique plus intense » (Génie) et telle qu’une aphonie se fait symptôme au moment même où, peut-être, la quête d’origine est portée par Rimbaud à son aboutissement ; et succède alors le silence aux vibrations d’antan, entendues trop proches de leurs cordes originelles, ondes d’amplitude soudain insaisissable. Avec l’auteur du Bateau ivre, toute proche semble la Lumière, voisin se devine le sacré de l’Être dévoilé, mais par trop aveuglante se révèle cette frontale désignation à laquelle l’impétueux poète se croit forcé d’aboutir. Avec Mallarmé, dit comme Héraclite obscur, le lieu de l’origine est investi, très tôt, dès le Faune et Hérodiade, mais seule persiste visible sa phénoménalité suspensive, gestation du temps même de sa réalisation, tandis que se voit occulté, sciemment sans doute, l’ancre primordiale de ces esquifs d’encre sombre sur blanche étendue flottant.

Dans Pourquoi des poètes ?, Heidegger écrit que « la parole est l’enceinte (templum), c’est-à-dire la demeure de l’être. L’essence de la langue ne s’épuise pas dans la signification ; elle ne se borne pas à la sémantique et au sigle. Parce que la langue est la demeure de l’être, nous n’accédons à l’étant qu’en passant constamment par cette demeure. »[9] Si l’essence du langage déborde l’aspect de signification, entendu pur accusatif, il lui faut alors se faire plus vaste en accédant à d’autres modalités d’existence telles, par exemple, le datif et le génitif qui disent à eux deux, je crois, la hauteur et la profondeur du champs ouvert par le rapport poétique du Verbe à l’Être même, voilé habituellement en communication sous les sombres vêtures utilitaires de nos parlers quotidiens. Datif : dimension du don, puisque toujours déjà présent au sujet s’offre le langage et son originelle efflorescence ; et génitif, bien sûr, dimension de la pensée rendue à son origine – toujours ce gen en radical retrouvé –, ouvrant ainsi au sein de la Parole la profondeur de sa provenance, ou plutôt crevant en elle-même l’écran de signes qui, semblable au voile du Temple, se déchire mais non point sur un cri, bien plutôt sur une surharmonie de Sens entrelacé de son en une torsade qu’il est vain d’espérer un jour pouvoir dénouer, car primordiale en son accouplement. Le sacré est une trace du divin absent, dit en le même texte Heidegger. Plus encore je le crois être ouverture, non point certes au sens que le philosophe donne à l’ouvert au fil de sa mentionnée réflexion, mais plutôt en cela que sacré pourrait ne rien d’autre désigner que l’entrebâillement du voile d’immanence qui, parfois, crève et, en sa béance, laisse filtrer alors quelque lumineuse évidence d’origine. La langue poétique, alors, se fait calice de telle fulgide fulgurance et, triplement, selon un jeu de mot latin de Victor Hugo, se réalise nomen, numen et lumen. Le nom pointe ainsi vers la révélation d’un Dieu lumineux et, se faisant, éclaire un espace d’origine possible, comme la foudre dans le ciel enténébré révèle quelques fragments de seconde la profondeur d’icelui, – oubliée peut-être par ceux qui attendent la fin de l’orage. Seul le dit poétique porte en lui-même, à divers stades de conscience, l’infini de son origine, transcendante donc à un superlatif degré, comme le nautile porte sur sa propre coquille la trace d’un infini de spirale en réalisation fractale.

Préémine en poésie, toujours, la parole dont elle émane et en quoi elle rémane. Semblable en cela au soleil au-dessus de la mer, la poésie surgit au-dessus de l’horizon de l’Être en un événement qui est alors, fondamentalment, éclaircie ; et peuvent scintiller les mots et se fixer le fameux Septuor qui hanta Mallarmé en sa maturité. Mais aussi, comme la Terre et le soleil, c’est grâce au mouvement de la première que, stable, le second trouve chaque matin nouvelle origine en son lever que d’aucuns peuples antiques chantaient divin, c’est donc grâce à quelque chose comme un retrait de l’Être, un replis, que se peut élancer dans le ciel du Langage l’orbe ardant de la poésie. Je disais origine, et donc naissance, il faut maintenir : poésie jaillissant d’ailleurs, effluence d’un lieu prime où souverain règne le Verbe qui réchauffe le monde et le fait éclore en présence, efflorescence des instants du Temps en lumière de l’Éternité, – retrouvée rimbaldienne. L’origine est ici substance au stricte sens que les racines latines confèrent à ce terme : la poésie, en effet, est un dit qui remonte, comme bulle d’oxigène, à la surface de l’étant mais prend fondement en ce qui le porte à l’existence, cette fondamentale stance de l’Être, le Verbe auprès, qui sous-jace au Temps et aux instants, instances toutes actuelles, chacune enracinée en part d’Éternité diffractée au prisme du processuel, maître de la matière créée. Préséant à toute parole, dont la poétique est éminence : le chant discontinu qui sourd en basse de l’Être et le fonde, fondamentale en un sens musical de la triple relation où tout être se peut réaliser, celle trinitaire qui préside à la tonalité de la musique et, par conséquence, du Monde lui-même.

La musique – me voilà mené en face d’elle, comme l’on s’y pouvait attendre puisque le dit poétique exigeant en sa réalisation présence d’un rythme, c’est-à-dire d’une ontologique scansion du Temps, il ne peut être sans rapport avec l’art de la temporalité par excellence, celui en quoi se peut révéler l’être même de l’instant, qui lui aussi avant que de passer surgit, jaillit, s’élève jusques à l’épiphanie de l’immédiateté pure et, ensuite, décroît au creux de nos mémoires. Si la musique n’est pas, comme le pensait un vieux charlatan, située à côté des arts autres mais de plein droit siège en leur métaphysique compagnie, si elle n’est pas au-delà du sens et de la représentation mais bien plutôt en deçà, si elle n’est, pour le dire tout net, rien moins qu’une « objectité, une copie aussi immédiate de toute la volonté que l’est le monde, que le sont les Idées elles-mêmes dont le phénomène multiple constitue le monde des objets individuels »[10] ; alors il faut tenter de penser la musique comme empreinte d’une signifiance, c’est-à-dire déployée comme langage dont la structure ne s’évapore pas en puérile analogie de volonté objectivée ainsi que l’imagine Schopenhauer. Pas plus que les mots sont, exclusifs, la « langue de la raison », la musique ne s’enferme en « langue du sentiment et de la passion »[11], bien au contraire la prégnance d’un Sens, métaphysiquement entendu, opère la hiérarchisation qualitative qui l’organise en chefs-d’œuvre de pensée ou en badinage émotif : Bach à une extrémité, Tchaikovsky à l’autre. Le crétinisme désastreux des correspondances que tâcheronne d’élaborer Schobenhauer entre diverses modalités musicales et respectifs états d’âme[12], probablement, se pourrait appliquer aux pâteuses et pompeuses Symphonies de Tchaikovsky, qui n’atteint au génie qu’un lorsque, fugace, il entrevoit au-delà de son malheur l’écho d’une supérieure béatitude, mais bien vaines apparaissent-elles lorsque l’on tente d’en dénicher trace au sein des œuvres de Brahms ou de Beethoven. Lorsque les degrés supérieurs de la musique, ceux où sourd son et Sens, rencontrent de si vaines élaborations épiphilosophiques, lesdites s’effondrent d’elles-mêmes en bris inaptes.

À l’origine, au cœur scintillant de l’Être, son, mots et Sens se présentent indistincts, ou plutôt compénétrés en leur essentielle accointance comme les trois Hypostases de la Trinité. Au sein du dire poétique s’offre donc la musique comme libre épanouissement de l’un, sonore, au détriment de l’autre qui se trouve relégué à un soubassement assez infime pour qu’en plusieurs siècles de musique révélée savante on s’acharne à n’en rien entendre ; à l’inverse la poésie se réaliste-t-elle donc comme la prééminence du Sens, où plutôt l’égalisation de la trine dimension de cette origine ontologique que je viens de mentionner : la musique s’y fait interne aux mots, et le Sens jaillit de la précise alliance entre la sonorité et le signifié. D’où les fondamentales semblances qui lient d’éternelle nécessité le verbe poétique et l’œuvre musical : leur espace d’éclosion est même et seule s’avère divergente leurs inflexions phénoménales premières. Rythme, dissonances, harmonie, voix, tempo sont alliés à musique tant qu’à poésie et par-là désignent leur commun commencement. Différence étant, importante certes, qu’en le dit poétique se réconcilient égaux les dimensions déjà nommées qui, en musique, souffrent d’intrinsèque déséquilibre, – que, d’ailleurs, les plus hauts compositeurs s’emploient, mais nul ne le voit, à contrebalancer par l’infusion significative d’un langage verbal toujours plus nécessaire : entendre ainsi le choral de la Neuvième de Beethoven, les Symphonies avec chœurs et solistes de Mahler, ou de Mendelssohn, la Faust-Symphonie et la Dante-Symphonie de Liszt, les œuvres à programme de Richard Strauss.

Lustral, mais point entièrement épuré de scolies hégéliennes, Mallarmé pourtant avait entrevu cette conjointe origine, et dite en un célèbre texte : « la Musique et les Lettres sont la face alternative ici élargie vers l’obscur ; scintillante là, avec certitude, d’un phénomène, le seul, je l’appelai l’Idée. »[13] Entachée d’inadéquat dualisme, l’hypothèse est inexacte mais réalise néanmoins une intuition génialement avisée, tordue mais par incongruité d’influence philosophique. L’affaire n’est pas d’une médaille à double face, et ici la dyade s’avère au raisonnement fatale ; l’idée plus haut développée d’une tierce structure en qui l’importance des pôles hypostatiques peut varier (semblable encore en cela à la Trinité où parfois s’avance le Père, ou le Fils, dans l’Incarnation, ou le Saint-Esprit, à la Pentecôte), me semble mieux appropriée au complexe objet de cette méditation. Seule, à mes yeux, une différence de degrés en ontologique modalité permet une satisfaisante explication à la fois de si évidente promiscuité et, en seconde approche, de si radicale disjointure. Unanimement est-il question, par exemple, de voix, – celle de l’écrivain, et celle de l’instrument ou mieux, paradigme, du chanteur dont le souffle est l’instrument suréminent puisqu’à la fois lieu de parole et de musique tressées en sa phénoménalité même, sauf infime bibelot glièreux.[14] De même, d’un côté s’impose le mètre, de l’autre la mesure ; analogie des formes dites en vocables adaptés aux diverses singularités : partout vibre un rythme, la nécessité d’un souffle, diastole et systole, éternelle et régulière scansion rappelant la Stance confinée primitive en tout influx, de parole ou de chant, qui ne compose structure qu’une fois renvoyé à l’inchoative fixité de celle-ci. Comme la métrique poétique, la barre de mesure impose à l’informe mélodie une structure, une unité qui à la fois la rend apte à prendre place en plus vaste ensemble et à porter en elle quelque chose comme une totalité, ouverte cependant vers cela même qui la réalise : harmonie, forme de l’entière œuvre où elle s’épanouit.

Dédoublement d’extrêmes : Chantre d’Apollinaire et la poésie de Victor Hugo ; en le premier, vers fameux, solitaire, « Et l’unique cordeau des trompettes marines » se trouve l’élément d’interne totalité réalisé au degré du seul vers, en un très serré entrelacs de son, de Sens et de mots ; tandis qu’en l’œuvre du second, sauf remarquables exceptions, tel vers n’entre en résonnance, oncques, avec lui-même mais toujours seulement une fois envibré par le suivant, ou le précédent, lorsque par l’action salutaire de la rime, l’harmonie se tend vers l’ensemble au mépris, bien souvent, de la musique interne de chaque vers, esseulés quand extraits. Ainsi, versant musical, du rapport que tisse le sujet d’une fugue avec l’ensemble de l’œuvre dont elle constitue l’élémentaire structure. L’un, certes, peut exister seul car offrant à l’oreille la certitude d’une construction se réalisant en sentiment de marche processuelle dans le Temps, mais néanmoins n’advient sujet qu’en l’espace de ses propres développements que constitue l’entière fugue.

L’origine, je le confesse, semble s’être éloignée de mon propos, – mais en apparence seulement car en réalité elle est présente encore, quoique dissimulée certes, en retrait, creux obscur sous la surface de mon dire qui pourtant s’oriente en gravité autour de cette ombre d’en dessous. Surgissement, ai-je dit, qui comme l’eau d’une fontaine en jets multiples, scintillations maintes, retombe au marbre du bassin. Sujet d’iceux, jets en métaphore, ils retombent à la Source, transcendante puisque antérieure à la pro-jection en l’existence, et se résorbent, mais en intellectuelle représentation seulement, en l’eau qui, épars ruissellement, les constituait au soleil de midi, – peut-être le juste, heure de l’éveil rimbaldien en tous cas, épilogue d’une Aube bien connue. Secrète alors, l’origine ? Non, certes cachée mais bien plutôt mystérieuse car exempte de la mise à part que fait entendre le secerno latin et qui, sans être inadéquate tire la notion vers une contrée ambiguë en quoi le mystère, éminence voilée, ne l’emporte point. L’origine en effet s’offre mystérieuse car, quoique cachée, prête à toute heure au décèlement que ce dont elle est commencement – le dit poétique – porte en son essence même. Désignation, tacite mais certaine à qui sait tendre l’oreille de l’âme, du lieu où se voit possible son surgissement, lieu d’une primordiale Parole, antérieure en absolu : telle semble en fin de quête se présenter la tâche de la poésie.

***

[1] « Donc ce qui est commun à tous les principes c’est d’être le premier point à partir duquel il y a existence, venue à être ou connaissance. » (Aristote, Métaphysique, Livre Gamma, trad. Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin, Garnier-Flammarion, Paris, 2008, p. 180.)

[2] S. Mallarmé, Crise de vers, in Igitur, Divagations, Un coup de dés, Gallimard, coll. « poésie », 2003, p. 259.

[3] P. Valéry, Tel Quel, Gallimard, coll. « folio essais », 2008, p. 265.

[4] S. Mallarmé, Surgi de la croupe et du bond

[5] S. Mallarmé, Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui…

[6] S. Mallarmé, Crise de vers, in op. cit., p. 256.

[7] A. Rimbaud, Adieu, in Une saison en Enfer, dans Poésies complètes, Gallimard, coll. « Le Livre de Poche », 1963, p. 129-130.

[8] S. Mallarmé, Arthur Rimbaud, in op. cit., p. 133.

[9] M. Heidegger, Pourquoi des poètes ?, in Chemins qui ne mènent nulle part, coll. « Tel », Gallimard, 2012, p. 373.

[10] A. Schopenhaueur, Le monde comme volonté et comme représentation, coll. « Quadrige », PUF, 2011, p. 329.

[11] Ibidem, p. 332.

[12] « Les motifs courts et faciles, d’un air de danse rapide semblent nous parler d’un bonheur vulgaire et facile. [tautologie] L’allegro maestoso, avec ses longs motifs, ses longues périodes et ses écarts lointains, nous décrit les grandes et nobles aspirations vers un but éloigné, ainsi que leur satisfaction finale. L’adagio raconte les souffrances d’un cœur bien né et haut placé, dédaigneux de tout bonheur mesquin. » (ibidem, p. 333) Nulle étonnement donc à lire un peu plus loin que Rossini fut le compositeur qui, pour Schopenhauer, réalisa au mieux l’essence de l’opéra…

[13] S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, in op. cit., p. 378.

[14] R. Glière, Concerto pour soprano colorature et orchestre, op. 82.

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Romain Debluë
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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 11:27

http://www.ralentirtravaux.com/images/van_thulden_ulysse_lotophages.jpg

(Théodore Van Thulden, Les Travaux d'Ulysse. Paris, Pierre Mariette, 1633. Gravure à l'eau-forte. Planche 5. BnF, Estampes et photographie, SNR-3 Van Thulden)

 

 

« Malgré la sévérité avec laquelle l’éthique exige la manifestation, on ne peut cependant nier que le secret et le silence font justement la grandeur de l’homme – et ce parce que ce sont précisément des déterminations de l’intériorité. » (S. Kierkegaard, Crainte et tremblement, coll. « Rivages poche », Éditions Payot et Rivages, 2000, p. 156.)

 

Étonnera nombreux, sans doute, interdits à l’imagination conceptuelle, l’hypothèse certes de prime abord saugrenue qu’un furet, tortueux petit animal que la langue latine d’un furittus fait petit voleur, puisse tenir en échec à la fois Kant et Hegel ; l’un en sa dichotomie entre fin et moyen radicalement appliquée à autrui, l’autre pas moins en sa dialectique du Maître et de l’Esclave. Le roman, en nos jours postérieurs, ayant déchu à n’être plus que son ombre, entendue poétique donc spectrale et en Enfer plusieurs fois descendue sans que jamais nul Orphée ne l’y puisse aller quérir, le roman n’a plus à présent vocation qu’à être miroir aux alouettes pour les quelques volucres de basse-cour qui emploient encore leur plume à s’y mirer littéraires et ne font que s’y abolir, – perpétuellement. S’il n’est plus aujourd’hui espace d’intelligence et de pensée, point ne faut-il pour autant amnésier qu’il naguère sut l’être et qu’avant que le Nouveau Roman sacre très haut l’exigence diabolique de laideur et de vacuité formofactice, il n’était pas miracle de pouvoir lire un roman pensant. Préposé aux hallaliesques chieries prédites et, en son vieil âge, avoisinées, Pierre Boutang, cet « athlète culturel », selon le mot de Poirot-Delpech, fut nécessaire à permettre pareille démonstration, – celle d’opposer au couple Kant-Hegel les trottinements torves d’un furet –, élevée roman par cet esprit où la pensée, polyphonique, résonnait encore en poignants contrepoints.

 

Quant le furet s’endort, paru en 1949, se révéla lieu de cette démonstration, magistrale et musicale. Son auteur est l’une des ultimes âmes symphoniques de qui le chant parvint à s’élever emmi les ruines d’un monde dont il assista, contemporain, à l’écroulement terminal ; semblable en cela à un Néron auquel n’eût pu être attribué l’infernale ignition à laquelle il assista. Sensible à l’interne richesse de la pensée, Boutang, inlassablement, sut au plus profond de son être entendre les précises harmonies d’une vocation au multiple, car auprès se tenait toujours le savoir du point de fuite où, infini, ces maints faisceaux se rejoignent : Dieu. Chrétien, rien ne l’empêcha d’être orchestral, de s’éprouver clairon et violon tout à la fois, empli d’une symphonie qui « fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. »[1] Ainsi que l’implique et l’explique la Doctrine en l’éclat de qui Boutang sertit son existence, ses romans, tous, sont de transcendance et, aux antipôles des gesticulations immanentes des raconteurs d’histoires contemporains, ils se réalisent, en essence, par la consubstantielle désignation qui est leur. Symboles, certes sont-ils en cela qu’ils font inlassablement signes vers un au-delà de leurs pages, suspendues réflexives entre deux abîmes qui ne sont point de néant mais au contraire de métaphysique immensité. La page tournée, alors, chez Boutang, fait comme dans l’éther intellectuel qui est son lieu un battement d’aile essentiel, d’ange peut-être tant à présent semble miraculeux une si prégnante Musique de la pensée. Le contenu, ample et souple ainsi qu’une vocalise mozartienne, se tresse à l’axe vertical qui lui est vertébrale colonne et, comme par une échelle de Jacob aidé, s’élève, torsades et entrelacs, jusqu’à rejoindre la nue d’où souffle la trinitaire spiration dont il a fait son inspiration. Ici, d’évidence, le roman n’a certes pas pour seule fin que de « remplir deux ou trois heures du loisir d’un honnête homme. »[2] Se réalise bien plutôt, sous la plume de Boutang, ainsi qu’un espace, un repli de l’Être où se peut mettre la transcendance divine « à l’abri de ses propres hypothèses » (p. 8). Qu’est-ce à dire sinon qu’il y a place alors pour une manière de verticale liberté, celle même que l’on peut concevoir non point mise en dessous ainsi que l’entend le grec de l’active hupóthesis mais à l’inverse rendue possible par une brèche soudain faite au sommet de l’âme, – oculus spirituel, peut-être ?

 

L’œuvre, donc, semblable à un éventail, se déploie devant le Visage divin qu’alternativement, par sempiternels battements de son style, elle voile et dévoile, silhouette. Sur le fil des certitudes, Boutang écrit funambule ; et se plaît, malicieux, à ajouter par dénégations aux nuages d’ambiguïtés qui flottent autour de ce texte à quoi, dès l’introduction, il refuse tout net le statut d’allégorie. « Que si […] quelqu’un voulait comprendre le Potier comme un roman policier, sans rejeter aucunement son idée, je dois avertir que la solution donnée au problème du potier est seulement apparente. C’est une apparence que l’on pourrait quereller ; on me demandera, par exemple, si le potier qui se manifeste à la fin du roman est vraiment le potier… Je ne le crois pas. J’essaierai de le savoir plus tard. Le roman demeure cependant complet (même comme roman policier métaphysique, ou de métaphysique policière) sans que cette incertitude soit levée. » (p. 10) Disons d’abord quelques mots de l’intrigue, fort heureusement désignable de quelques cercles tracés dans l’espace d’une approximation ; les détails important peu à la perception des forces d’ensemble, comme importent peu ceux d’un visage égaré jadis aux marges de la mémoire et qu’un premier regard, néanmoins, suffit à reconnaître.

 

Quand le furet s’endort est conçu diptyque et s’ouvre sur une Fable du furet en laquelle est fait le récit d’un furetage en Oranie, durant la Seconde Guerre Mondiale ; au-delà de considérations politiques, ce texte bref porte le Signe de la seconde partie, Le Potier, et fait voir déjà la moitié du sýmbolon que constitue l’œuvre en son entier. Icelle partie, postérieure, narre par la bouche d’un frère – car seul ainsi peut-il se définir au lecteur – le voyage d’un couple de sang (Kate est cette sœur à laquelle la transparence même du narrateur semble en permanence renvoyer ainsi que fenêtre sur la nuit fermée) vers l’île de Djerba, la Seconde, celle des Lotophages de l’Odyssée, sur laquelle très vite ils parviennent à s’installer et découvrent que la société qui semble s’y être développée, villageoise, ne vit que d’un seul lien social, économique, politique : des poteries, à fonctions et maintes. « Les poteries sont donc nombreuses et variées, et font toute la richesse de l’île. Quand je les dis nombreuses, il faut encore préciser un peu : bien des civilisations où les forces de production se sont accrues avec la subtilité inventive ont produit des poteries pratiquement innombrables, et dont un seul fragment suffit parfois à faire ressaisir leur essence. Le nombre y est une rencontre de l’invention individuelle et de la puissance indéfinie de l’industrie. Mais, ici, le nombre des poteries n’est pas un tel hasard : elles constituent une sorte d’alphabet – et parfois les mots entiers – pour tout ce qui est la vie réelle, sentiments, besoins, passion. » (p. 141) Alors, dans l’esprit du narrateur, s’amorce l’obsession qui sera perspective de l’entier roman, sorte d’hyperbolique évidence cartésienne, née comme la causa du français de l’aplatissement mécaniste des quatre causes aristotéliciennes, formelle, matérielle, efficiente et finale : « peut-on nier, là où il y a des poteries, dûment caractérisées, possédant tous les signes d’une volonté de faire comprendre et sentir, qu’il existe nécessairement un potier ? » (p. 173) Le frère alors lancera la sœur, ainsi qu’un furet que l’on dresse à ramener un lièvre, sur les traces du Potier vers qui semblent faire signes les poteries ; car, l’essentiel du roman est là peut-être : le frère paraît n’être au monde que par le biais, oblique, de sa sœur, laquelle « vit allégoriquement » (p. 92) mais d’une allégorie réelle, ontologique, qui révèle dans la Réalité les forces du mythe, dimension prégnante précisément de son intérêt, celle-ci, nue, demeurant au narrateur étrangère ; et plus sans doute qu’étrangère : absente comme peut l’être la vigorante lumière d’un ciel nuageux où la profondeur même du Monde disparaît en grise indistinction. Le frère, comme au début le suppose le Père Alayrac, se sert-il, sans tours ou détours, de sa sœur ? Point, lorsque l’on s’y penche, l’affaire ne semble si nette. En langue, par exemple, Kate dérivé de Catherine donne raison à une étymologie populaire faisant de ce prénom un bourgeonnement du katharόs, le pur grec ; l’anglicisme apportant le k semble n’être là que pour désigner avec plus de certitude encore le kappa antique.

 

Mais, pure, l’est-elle tant, si d’elle son propre frère peut faire un furet, – celui-là même qui, tandis que patiente le chasseur à l’air libre, s’enfonce dans les poussiéreux terriers au fond desquels il n’aura pas même le plaisir d’égorger le lapin convoité ? Peut-être trop rapidement entendons-nous résonner ici la pureté des pharisiens et des castes indiennes, où d’aucuns, Intouchables ou lépreux, sont jugés indignes de sensible contact. Si le furet, en ce texte d’ailleurs albinos, se peut dire pur, il faut pour cela considérer une forme spécifique de pureté, interne à l’être même d’un individu. Le terme grec, en plus du sens dont aujourd’hui se trouve imprégné le mot français, avait également possibilité de dire l’absence de fraude et d’infirmité. Il pourrait donc y avoir forme de pureté à ne point frauder en son être propre, à s’efforcer de réaliser en innocence le fond, insu seulement vécu, sur lequel un individu se peut bâtir, à diverses proportions bien sûr s’il est Homme ou animal. Le chasseur sait l’être du furet, il voit et éprouve la mystérieuse évidence d’une univoque relation au monde en laquelle, pour sa part, la bête se trouve prise toute entière, sans point de fuite, comme engluée mais cependant mobile, prisonnière d’un trop vaste ergastule où sa nature, en aucun cas à l’étroit, parvient à pleinement se dilater. Le chasseur, certes, est pur du sang par le furet répandu, car il ne s’y souille qu’en patience retranchée ; mais le furet, quant à lui, est vierge de toute torsion, torsion de volonté oblique au tronc de sa nature, torsion d’intentions sur elles-mêmes. Ainsi compris, le furet se présente donc comme une « parole qui ignore son propre sens » (p. 42), qui par conséquent ne peut se faire déviante puisqu’insavante, au contraire de son maître, de sa propre voie, de la direction ontologique de sa condition. Pur, de ce fait, par infirmité de nature et parce qu’il ne peut ni ne doit entendre les harmoniques justifiantes de son existence au sein du concert des éléments de Nature en quoi il se confond de n’être pas réflexif : là où l’homme se déploie conscience spiralée, l’animal n’existe que rectiligne de l’esprit jusques aux choses. Ici s’entrevoit l’interstice de la pensée kantienne où, comme « une flamme entre deux doigts » (p. 38), le furet s’insinue et, subreptice, détraque la mécanique des fins et des moyens. « L’usage est l’apparence inévitable de toutes les relations humaines. Comment pourriez-vous traiter les personnes comme des fins ? C’est trop prétendre, et se donner le droit de les asservir secrètement, par cette saisie de tout leur être. Il n’y a que des moyens, eux-mêmes traitant ceux qui en usent comme moyens… interprétations de leurs interprètes. » (p. 55). D’insoupçonnables richesses gisent en ces phrases ; qu’il nous sera trop long d’égrainer, une par une, ainsi qu’un précieux chapelet de perles sombres. Tout d’abord à l’usage, et non point la simple utilisation, se trouvent subsumées les relations humaines : vocable de plus ample signification, de sens plus épais, l’usage n’est point utilisation seulement, il est aussi, en plus de la coutume, une connaissance pratique par l’expérience acquise ; il s’y trouve donc présupposé un savoir. Faire bon usage des maladies, pour paraphraser un titre de Pascal, c’est avant tout avoir connaissance vraie de leur nature, de leur essence, de leur rôle dans les chaotiques oscillations de l’existence humaine, grande lorsqu’à plus forte raison misérable. Ainsi du chasseur qui fait usage du furet en ceci qu’il « sait que le furet veut originellement, férocement, le sang du lapin, qu’il ne veut que cela, qu’il est le support dérisoire et fragile de cette passion. Il la préserve, la cultive (le furet ne pourrait pas vivre à l’état sauvage), il la veut entière et dans toute son intensité. Mais il veut aussi son échec. […] Il encourage le furet à s’avancer jusqu’à un certain point de son être, le point de l’échec. » (p. 54) Ainsi également, en seconde partie, du frère qui prendra pour furet sa propre sœur, qu’il faut entendre en son adjectif grec, adelphos, pour avoir souvenir d’un sens deuxième, celui d’être par couple, en double, par extension jumeaux ; retenons en double, analogique en cela au roman lui-même, pièce à deux faces : l’apologue et proprement le roman, deux faces désignant un seul signifié, par leur réunion même, ainsi que l’antique symbolon ne prenait sens qu’une fois réunies ses deux éparses moitiés.

 

De sa sœur, autre moitié du symbole qu’ils constituent ensemble et qui, assemblé, fait signe vers la vérité des relations humaines, le frère espère pouvoir user en cette mesure bien précise qu’il lui semble manquer de la grâce nécessaire à laisser les événements du monde extérieur se produire devant lui : « il y avait en moi quelque chose, dit-il, air ou feu, qui desséchait l’événement, l’empêchait de se produire ; comment cette vertu de néant peut-elle coexister avec la faim que je connais en moi, la faim des histoires que ma mère ne m’a jamais racontées ? » (p. 74) Kate, la pure, l’âme albinos seule capable de s’abreuver au sang même des choses, possède au contraire de son frère la grâce de révéler le monde comme signifiant, mythe, allégorie ou simple beauté, de le décentrer, selon les mots de ce frère chasseur qui « cherche sans trouver » (p. 88) là où sa sœur « trouve sans chercher, sans savoir ce qu’elle cherche » (pp. 87-88) ; pareille donc au furet qui, sans le consciemment vouloir, trouve ce que cherche le chasseur, ce que le chasseur sait qu’il trouvera car l’entière direction de son être pointe vers cet événement, manière d’épiphanie en son existence de sa propre essence, à même l’égorgement du lapin désiré, su, connu, – sans réflexive conscience. Dans la seconde Djerba, donc, cette île où la poterie tient lieu de signe visible des rapports sociaux, économiques, politiques (encore, on l’entend, un symbolon dans la plus exacte tradition antique…), la sœur devra partir en chasse, cherchant une cause efficiente dans l’obscurité des certitudes de son frère, – à l’esprit par quelle figure obombrée ? Celle, peut-être, de ce père dont il dit peu, mais toutefois assez pour que soit sentie sa nature d’obstacle fait à l’union existentielle, rien moins charnelle, du couple adelphique ; ce père dont il dit également toujours rencontrer le signe, et le toujours devoir chasser. Car s’il est frère, je l’ai déjà mentionné, il n’est que cela, et rien moins que fils, en tous cas, refusant par là un élément de transcendance par rapport à la circulaire relation qu’il espère en son âge adulte à nouveau pouvoir entretenir avec Kate, à l’image de leur enfance.

 

Parlant de Dieu, la négation de ses propres hypothèses ne commence-t-elle pas par celle-ci : refus d’une intrusion de référence paternelle dans le huis clos d’un système de relations tautologique où frère et sœur ne se peuvent plus définir nés d’une commue origine mais seulement l’un par l’autre, l’un justifiant l’autre et le soutenant à l’existence par la sienne propre. Boutang certes n’aimerait point que l’on emprunte à Lacan pour interroger son roman, mais l’évidence paraît néanmoins, d’elle-même : un père faisant manque, un registre Symbolique donc inaccessible, ce que Boutang dit être mythe et allégorie, et par perversion un usage ontologique de la sœur, espace oblique par quoi se peut insinuer le monde du sens jusqu’à l’esprit du frère obsessionnel. De fait, point autre chose que, précisément, cette précise forme de perversité fut par Kant oubliée lorsqu’il s’était pour lui agi de penser l’Homme en relation avec son semblable ; perversité à entendre, ici encore, en harmonique latine comme ce que l’on fait, par une torsion, dévier de son originelle fonction. Il faut cependant comprendre avec précision : ce n’est pas la sœur elle-même qui se trouve pervertie, puisqu’il s’agit d’en faire usage, au sens plus haut défini, mais l’être-au-monde lui-même, en son déploiement fondamental, primordial. Le frère, face au monde, se vit en perpétuel glissement, comme s’il évoluait en un horizon torve en permanence, tandis que Kate serait seule à lui pouvoir révéler « un humain qui ne glisserait plus, par l’expression complète, la coïncidence du signe et du sens. » (p. 112) La seconde Djerba est un lieu où il aspire à profiter d’un sens qui serait « donné avec les choses, qui parlent à l’esprit au lieu de se dérober en elles-mêmes. » (p. 101) Il sait ne point adhérer à l’étant, ne point coïncider avec lui, ni à la manière prime, défaillante, du furet, mais moins encore à la manière de sa sœur, pure car empreinte d’innocence métaphysique, nimbée d’une certaine forme, peut-être, de grâce aussi, celle de l’accueil du monde en sa phénoménale évidence ; et par là même splendeur. Le frère a soif d’une Source, il est possédé par une « faim originelle de l’être, avec l’impuissance à le débusquer par [ses] propres moyens. » (p. 128) Aveugle au jaillissement même des choses, il sent, comme un homme, l’oreille au sol, peut entendre sourdre l’eau invisible d’une souterraine source, l’origine de cette principielle donation sans y pouvoir néanmoins accéder par lui-même.

 

Mais Kate, et tout être humain avec elle, peut-elle être faite non point donc simple moyen mais complexe furet, imprévisible furet que l’on accule pourtant aux frontières internes de son propre être ? La seconde partie de ce roman symbolique – au plus antique sens, faut-il le redire ?, du terme – se construira déploiement de cette problématique tandis qu’au potier la chasse par le frère sera donnée, sur cette île où « l’attention de l’esprit ne défile pas devant les choses, mais revient sur elles après un détour ; elle leur est concentrique et se modèle sur une vision où le labyrinthe est la condition naturelle. » (p. 139) Quête efficiente du potier, donc, mais également, implicite insinuation des ombres de la conscience sous les évidences premières, poursuite d’un secret, si secret peut-être qu’il ne s’avère au final n’être que le dit d’une absence, ou d’une si ténue apparence qu’en le voile de son apparition elle se confond. Sur la seconde Djerba, en effet, le secret n’est pas simple silence mais « une parole particulière, dite comme « devant être tue » » (p. 197) ; et pareillement peut-être du potier dont l’absence obsédante pourrait en fin de compte se réduire à une singulière présence, réalisée sur un mode original du négatif, celui d’être toujours déjà voilé, celé en lui-même, et n’advenant aux consciences que par l’entremise de ces signes, ces poteries dont le frère se consume à vouloir rendre à leur cause efficiente, – déficiente pour l’occasion. Boutang écrit que, lors des chasses au furet, le jeu commence lorsque, par inexplicable caprice, l’animal se refuse à faire surface une fois le gibier capturé ; alors se détraque la structure, sinueuse, mise en place par le chasseur et tandis qu’au fond du terrier le furet s’endort, à la surface du monde, sous le soleil d’Oranie, là où tout est « sans espérance sacrifié à la lumière » (p. 27), peut commencer le patient travail d’une âme soudain brutalement renvoyée à sa propre implénitude, à sa propre obliquité. Répétons-le avec l’auteur : « Quand le furet s’endort, que le chasseur vaincu attend à la bouche du terrier, quand passent les heures et qu’il songe à la perte qu’il va faire… qu’il ne peut se décider à enfumer le terrier en faisant un feu d’herbes sèches, ni à creuser une tranchée… alors la sagesse le visite : quel droit avait-il sur le furet ? Pourquoi n’avoir pas cultivé le champ paisible et bien dessiné, dans une campagne sobre au milieu des enfants qui feront comme lui ? Pourquoi n’avoir pas voulu cela seulement ? » (p. 226).

 

J’eus dû, probablement, faire entendre dès le début l’intime mélodie signifiante du sommeil dans la pensée de Boutang, afin d’éclairer, d’un rayon faible et vacillant, certes, mais décisif néanmoins, le titre de ce roman. Ne pas oublier, par exemple, que Djerba dans le mythe d’Ulysse se trouve être la terre des Lotophages, l’île de l’oubli, celle où se fait imminent le risque, précisément, de s’endormir sur place. Nous avons dit ce texte imprégné d’une dualité non seulement structurelle, mais également plus profonde puisqu’on en trouve trace, bien sûr, jusques en la relation d’une exclusive bipolarité, que le frère tâche d’entretenir avec sa sœur ; point ne devrait donc nous étonner que nous trouvions prolongement de cet espace sémantique où se croisent sommeil et oubli dans la troisième section de l’admirable Ontologie du secret, consacrée aux dyades ; celle du sommeil et de la veille, de l’oubli et de la mémoire, du rire et des larmes. « Le sommeil, écrit Boutang, comme la béatitude […] guérissent, ici pour toujours, là provisoirement, cette blessure [causée par le saisissement de l’amour divin], et notre moi y reconquiert sa part de nature sauvée. »[3] Le sommeil est donc cet état en quoi l’être d’un individu peut sur lui-même effectuer reconquête, réappropriation de sa propre nature qui, humaine en l’occurrence, est sauvée par quelque morceau, car il faut bien au Christ quelque prise sur les âmes pour les pouvoir tirer jusques à lui.

 

De même, analogique, glisse le furet, immaculé de nature car animal, dans le sommeil lorsque, par la main savante du chasseur, il a pu atteindre à la fin de son être ; et s’y repose donc, repu temporairement d’existence, en un calme qui n’est certes point de conscience mais d’immédiate sensation de plénitude, sans doute, d’aboutissement en tous cas. De même, humaine, Kate s’oubliera dans la seconde Djerba, s’abolira dans le sommeil de l’accompli, ce sommeil « aussi doux que la mort »[4], lorsque les manœuvres de son frère l’auront poussée jusques aux extrémités les plus aiguës de son être, là où elle ne se pourra plus qu’abandonner au sommeil serein de cette reconquête dont parle Boutang dans l’Ontologie du secret. « Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci »[5], lance Rimbaud dans la Saison en Enfer.

 

Le frère, alors renvoyé à ses marges de néant, ainsi qu’un miroir brisé ne laisse qu’en son absence d’éclat le mur opaque, le frère entendra et éprouvera que « chaque oubli, loin d’être l’effet d’un désir, est l’objet même du désir, cèle et morcelle un unique désir d’oublier. »[6] Adonc, à la parfin d’une chasse nonpareille, « dans le fond du terrier, gorgé de sang chaud, le furet, lui, est allé jusqu’au terme de son être. Il le faudrait attendre au détour du sommeil. Mais la mort est plus vive que le chasseur patient. » (p. 226) Le jeu commence, suprême dirait sans doute Mallarmé, celui en quoi s’abolit, semblable à une dentelle connue, l’entrelacs des relations faites système, tressées ensemble par la main d’aucun trop hâtif à faire d’une sœur simple animal, même apte, par son être même, à tenir Kant en échec.             



[1] A. Rimbaud, Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871, dite Lettre du voyant, in Poésies complètes, coll. « Le Livre de Poche », Gallimard, 1963, p. 219.

[2] P. Boutang, Avertissement, in Quand le furet s’endort, Éditions de la Différence, Paris, 1991, p. 7.

[3] P. Boutang, Ontologie du Secret, coll. « Quadrige », PUF, Paris, 2009, p. 293.

[4] C. Baudelaire, Le Léthé, in Les Fleurs du mal, coll. « folio classique », Gallimard, Paris, 1996, p. 185.

[5] A. Rimbaud, Mauvais sang, in Poésies complètes, coll. « Le Livre de Poche », Gallimard, 1963, p. 109.

[6] P. Boutang, Le Purgatoire, Éditions de la Différence, Paris, 1991, p. 256.

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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 22:46

http://www.wittert.ulg.ac.be/fr/images/i_11/b11777x.jpg

(L'imprimerie, gravure d'après Jan van der Straet)

 


En raison de la parution prochaine d'une grande partie des textes présents sur ce site, tous ceux concernés par ladite publication seront progressivement supprimés de ce lieu, par ordre chronologique d'apparition en ligne.

Mais consolez-vous : non seulement leur lecture sera bien plus agréable sur le beau papier des éditions Via Romana, mais de plus – cela va de soi – la mise en ligne plus ou moins régulière de nouvelles productions se poursuivra sans heurts

 

En vous remerciant de votre compréhension.

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Romain Debluë
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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 20:58

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/1a/Proteus-Alciato.gif

(Gravure sur bois de 1531)

 

Chers Lecteurs,

 

Les éditions Via Romana ont très courageusement accepté de publier un recueil des articles précédemment parus sur mon blog, plus bien sûr quelques inédits réservés, à la condition que je trouve, afin d'assurer à l'éditeur un nombre minimum de ventes – car si le volume promet d'être gros, l'éditeur, lui, ne l'est pas –, une centaine de souscripteurs prêts à mettre dans cet achat la trentaine d'euros estimée prix de l'ouvrage. 


Aussi, les personnes qui, par Dieu sait quel miracle, se réaliseraient soudain passionnées par l'enthousiasmante idée de posséder ma prose sur papier, peuvent sans autre me contacter afin que je les puisse tenir informés de la suite de l'opération, – laquelle sera officiellement lancée par l'éditeur lorsque je disposerai jà d'un nombre encourageant de généreux intéressés.

 

Une présentation de l'ouvrage, pour ceux qui aimeraient à visualiser l'ensemble du projet :

 

« Les Métamorphoses de Protée est un recueil d’articles consacrés, en diverses proportions, à la littérature, la musique, la philosophie et la théologie ; et dont le titre s’inspire d’une créature de qui Proclus disait que « toutes les formes qu’il contient et embrasse, ou plutôt toutes celles qu’il est toujours et éternellement, il semble les devenir tour à tour à cause de l’attention partielle de ceux qui le contemplent. » Car c’est, à dire vrai, bien de cela qu’il s’agit en cet ouvrage où congruent quatuor de disciplines à l’éclairage d’une seule réalité qui est Pensée, au sein de laquelle il m’apparaît vain d’espérer pouvoir faire l’économie de l’une ou l’autre phénoménales dimensions. Ce pourquoi le lecteur se pourra ici tant frotter à des lectures de Bloy, Bernanos, Barbey d’Aurevilly, Proust, Jouve, Muray et d’autres, qu’à des réflexions sur Heidegger, Glenn Gould, Mozart, Schubert, le Mystère pascal, l’Eucharistie, le « mariage pour tous » ou encore la fonction paternelle. Parce que je n’ai pas voulu que ce recueil puisse être condamné grincheux par ceux à qui virulente critique fait impression de stérile ronchonnade, j’ai voulu l’ouverture de chacune d’elles toujours consacrée aux diverses impostures putrescibles des temps nôtres afin que sur ce fond nocturne et léthifère se puissent mieux dessiner les contours lumineux de la Beauté qui, progressivement, fait son apparition pour guider ces métamorphoses jusques à la reconnaissance de leur propre vérité, lorsqu’elles se trouvent rendues à elles-mêmes, proches peut-être, alors, de cette « clarté suprême où tout est vérité » dont quelque part parle Dante. »

 

Que tous les yeux fragiles, qui se consumaient d'angoisse à l'idée de déchiffrer sur l'écran de leur ordinateur mes textes trop longs et à la très austère présentation, que tous ceux-là se rassurent, il leur sera peut-être bientôt possible de faire lecture de tous ces textes (et d'autres encore !) sur un plus honorable et reposant support : le papier.

 

Soyez, par avance, remerciés.

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Romain Debluë - dans Actualité
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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 14:42

http://www.pilefacebis.com/sollers/IMG/jpg/hamlet.jpg

(Hamlet et le spectre, C. Monet, 1877)

 

 

(Extrait de : Le Pur chant du Néant – Métaphysique de Mallarmé, ouvrage en préparation.)

 

La religion de l’art s’est achevée en lui et est parfaitement rentrée en elle-même. (Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, GF Flammarion, 2012, p. 603)


De Manet son ami, l’on sait que Stéphane Mallarmé pu contempler au quotidien, entre trois œuvres par lui possédées, un pastel nommé Hamlet et le spectre, dont il est significatif de constater qu’à l’élision en son titre de l’identité du spectre – élevant à un linguistique absolu ce fantôme duquel la nature est supposée présue par tous individus lettrés – répond sur la toile à l’image d’icelui, simple nuage d’ivoirine indistinction se découpant un peu sur le bleu mince du ciel, et le gris infime du sol. Ce spectre, du père peut-être mais par induction de l’esprit lecteur, est absence pure, dont seuls furent les contours tracés ; le peintre ayant choisi de le représenter par l’usage négatif de l’immaculée blancheur du papier, ne l’ayant donc, à réellement parler, pas dessiné, mais plutôt laissé apparaître seul au milieu du décor, ce donnant ainsi l’impression qu’il peut à tout moment, peut-être, « partir avec les nuages. »[1] Certainement en cette toile subsiste une absence de Minuit, quelque chose comme la trace d’un non-être perceptible seulement parce qu’il diffère, vacuité singulière, de son flottant entourage où, d’ailleurs, semble irradier en contagion sa propre ontologique nudité. Monet a peint là, plus qu’un simple spectre, un Ciel creusé en pâleur diaphane par l’absence d’un père, dont pas même le nom n’existe dans son titre, sans néanmoins que nul doute soit pour l’observateur possible car de fantôme Hamlet ne vit qu’un, – paternel. L’azur dilué pastel se trouve crevé d’une fulgurance négative ; ce père mort doublement : en chair, une première fois, et de n’être que sa propre absence dans le monde excavée, une seconde fois. Hamlet semble, en cette œuvre insolite, hanté par une substantielle désertion dont seuls les contours, vacante certitude, lui sont (pour quels fugaces instants encore ?) perceptibles. L’artiste, en lieu et place d’un père, a placé un impère, rappelant en latin simulacrum, de spectrum synonyme en cela qu’il désigne une vaine image, pure apparence à rien ne renvoyant qu’elle-même ; car tautologique toujours. Un spectre âcre, simulacre, comme pâle exhalaison se diffuse et disparaît, progressivement, dans l’ambiante brume dont seul, sombre et farouche, s’extirpe Hamlet de noir vêtu, sa longue cape derrière lui jetée.


Dans une lettre à un jeune étudiant, Heidegger écrivait ceci : « Que Dieu et le divin nous manquent, c’est là une absence. Seulement l’absence n’est pas rien, elle est la présence – qu’il faut précisément s’approprier d’abord – de la plénitude cachée de ce qui a été et qui, ainsi rassemblé, est : du divin chez les Grecs, chez les prophètes juifs, dans la prédication de Jésus. »[2] En ces lignes pouvons-nous apercevoir le sens de cet ectoplasme révélé, comme en une photographie, par le négatif des couleurs déposées par Monet sur le papier. Si l’on passe outre les références historiques et théologiques précises données par Heidegger, l’on peut constater la parfaite adéquation des premières lignes avec le petit tableau par Mallarmé possédé, en lequel l’absence de ce spectre laissé vierge de complément s’offre à nos yeux précisément présence, par son voilement même perceptible. Peut-être n’est-il pas vain, en cette question, de faire voir aux curieux l’émergence soudaine, entre 1864 et 1887 – lors que le Hamlet de Monet est de 1877 –, de ce même dramatique héros dans la réécriture du Pitre Châtié, sonnet qu’il réécrit donc, après l’avoir plus de vingt ans auparavant envoyé à Catuelle Mendès, quatre ans après le décès du peintre. La Muse, explicite en la première version, disparaît en la seconde où, coïncidence peut-être, apparaît Hamlet tandis que le narrateur, écrivain métamorphosé acteur en son théâtre de toile, se va baigner dans une onde claire qui le lavera d’un fard qu’il ignorait constituer ce qu’il nommait jadis son génie et qu’à présent il désigne sacre ; entendez, rimant avec nacre qui parfois sert aux chapelets, quelque chose comme sacré, transsubstantiation mystique de ce qui, au final de la première version, n’était que banale crasse et simple génie. Avec cette neuve mouture, où le narrateur innove « mille sépulcres pour y vierge disparaître »[3], le poète est transmué sans doute point prophète mais à tout le moins mystique, qui de la « suie des quinquets » sait par sa plume faire jaillir la forme d’un élément de nocturne sacré que l’ample clarté du matin lui révèle abolie par son inconséquente baignade. Il faut, avec Mallarmé, travailler à chaque terme comme lui-même, sans doute, le fit à l’heure de la rédaction ; or il est en ce poème congruence fort dense de maint terme offrant la possibilité au lecteur de percevoir ce texte comme, partiellement, une transposition littéraire du Hamlet et le spectre de Monet, ou plutôt, pour mieux dire, une utilisation de ce dernier employé à une signification plus vaste. Le Hamlet de Monet, pictural, semble fuligineux tandis que, partielle au sommet du papier, une bande aqueuse évoque le ciel percé par un spectre de nacre qui semble y apparaître et s’y dissoudre concomitamment. Le pitre mallarméen, histrion inappétent à l’incarnation satisfaisante de ce même personnage, est fardé d’une suie qu’il s’impatiente de laver « dans l’eau perfide des glaciers », c’est-à-dire d’une eau rejoignant au sommet des montagnes le ciel dont elle a sans doute la teinte. Il tente d’y creuser, en ce lac défendu parce que peut-être froide larme céleste, d’y creuser un tombeau dont tout spectre semble alors absent, pour y disparaître lui-même, – vierge, plus vierge encore que la vacuité lactescente dont adorna Monet son pastel. L’entrelacs des noms ici commence à prendre sens, offrant par-delà une forte amitié la tresse deux fois singulière d’un motif, réceptacle. Le poète de son génie se délivre par immersion dans une eau qui coule d’une Source astrale, scintillance glacière des cimes, et se délivre d’un suif ombrageux dont il était recouvert en son théâtre ; se croyant ainsi souillé, alors que seulement homme comme tous maculé. Hamlet à lui-même désire devenir son propre spectre, sa pure épure qu’il espère trouver en un lac qui, par la Muse de la prime version, était défendu au pitre point encore châtié. L’interdite baignade, tel pourrait être un titre alternatif à ce sonnet. En quelle eau, donc ? Celle des pures glaces d’un Ciel qu’alors Mallarmé pensait être impropre au séjour de l’artiste, – tout du moins en ses terrestres coulées, tel ce lac où il se trempe jusques au matin révélateur. Cette eau, déjà, Mallarmé l’évoque lustrale[4] mais point désirable car il semble y voir sorte de fluent sépulcre de son lustre d’artiste « qui du geste évoquais / Comme plume la suie ignoble des quinquets »[5].


Il est fort difficile d'affirmer avec certitude si Mallarmé en ce texte nous veut dire son identité d'avec ce Pitre dont le châtiment semble bien être consécutif au péché qui, durant toute sa maturité de poète, fut le sien, – à savoir non point de se baigner dans l’onde pure décrite, mais au contraire de la concevoir antinomique avec la fonction de l’écrivain, ce musicien du silence quoique loin d’être Saint. Parce qu’il pense la pureté fille, seul, du Néant, tel que plus tard un fort valéryen serpent la chantera aussi en de splendides vers qu’il me faut citer :

 

« Soleil, soleil !... Faute éclatante !

Toi qui masques la mort, Soleil,

Sous l’azur et l’or d’une tente

Où les fleurs tiennent leur conseil;

Par d’impénétrables délices,

Toi, le plus fier de mes complices,

Et de mes pièges le plus haut,

Tu gardes les cœurs de connaître

Que l’univers n’est qu’un défaut

Dans la pureté du Non-être ! »[6]

 

Parce qu’ainsi, donc, il considère la pureté, Mallarmé s’enferre pour l’acte artistique de lui préférer le mouvant et souillé théâtre de la Nature, monde d’ici-bas par opposition à nulle Hauteur qui ne soit de l’Art la négation. Dans cette eau d’En-haut, comme son Faune célèbre et comme le narrateur du Nénuphar Blanc, il ne se baigne point car craignant de laisser en son flux échapper la crasse de son génie ; termes dits en son premier Pitre Châtié. Fautif, comme Wagner qu’il aimait, d’être dupe d’une pureté négative dont il chantera de l’extérieur l’ultimeté sans s’y toutefois oncques plonger, il s’ainsi prive de la possibilité d’en remonter le cours jusques à la Source, qu’il soupçonne n’être pas ce qu’il croit, mais qu’il ne désire telle. Prisonnier des glaces de son impuissante illusion, Mallarmé s’y finit par résoudre et entreprend d’élever au pinacle de son firmament – sous lequel, infirme amant du Néant, il guette l’éclat de ses hantises – une Absence qu’il a décrétée telle tout en la sachant avant tout présence mais se refusant à ses implicites exigences. Mais pareil refus, su et assumé tel, point en un seul instant ne se peut faire et maints poèmes reflètent, bris d’un épars miroir, le lent cheminement de l’écrivain en quête mystique de sa glaciale idole, que nul âtre d’Être ne réchauffe jamais.

       

Chez Monet, un mort creuse, de sa surnaturelle présence, son propre tombeau dans le ciel, – qu’il perce. Chez Mallarmé il en est de même, quoiqu’absent à toute référence littéraire et phénomène alors sursumé à une métaphysique globalité ; car bien sûr d’un Ciel d’Absolu est-il pour le poète question. Son spectre n’est plus, shakespearien, d’un père humain recraché l’espace de quelques heures par la bouche des Enfers, son spectre est celui dont, plus tard, parlera Heidegger, et qui fut par Nietzsche précédemment déclaré mort. En 1863, à la fenêtre d’un Idéal auquel encore aspire, mélancolique, le jeune poète, icelui gémit de l’ici-bas fétide dont il se sent, ainsi qu’un malade enclostré en son hôpital, l’existentiel prisonnier.

 

« Ainsi, pris du dégoût de l’homme à l’âme dure

Vautré dans le bonheur, où ses seuls appétits

Mangent, et qui s’entête à chercher cette ordure

Pour l’offrir à la femme allaitant ses petits,

 

Je fuis et m’accroche à toutes les croisées

D’où l’on tourne l’épaule à la vie, et, béni,

Dans leur verre, lavé d’éternelles rosées,

Que dore le matin chaste de l’Infini

 

Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j’aime

– Que la vitre soit l’art, soit la mysticité –

À renaître, portant mon rêve en diadème,

Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !

 

Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise

Vient m’écœurer parfois jusqu’en cet abri sûr,

Et le vomissement impur de la Bêtise

Me force à me boucher le nez devant l’azur.

 

Est-il moyen, ô Moi qui connais l’amertume,

D’enfoncer le cristal par le monstre insulté

Et de m’enfuir, avec mes deux ailes sans plume

– Au risque de tomber pendant l’éternité ? »[7]

 

Ici le Pitre n’est pas encore le lucide déserteur de l’Absolu que nous avons vu à l’œuvre dans le précédent sonnet : l’azur lui est espérance et il ne s’est pas à ce moment-là voué déjà aux tréteaux d’ici-bas, exclusivement. L’Azur, dont les albatros sont par Baudelaire dits rois[8], c’est la Transcendance positive que rêve encore d’épanouir en son Art le jeune poète suffoqué par l’ontologique claustration qu’il ressent en ce monde, – ergastule pour sa perception alors antérieure à toute volontaire cécité. Dans cette cave où s’acharne en gerbures malodorantes l’hypogastre de l’humaine Bêtise, Mallarmé se chante prisonnier et rêve de s’en échapper en brisant le cristal qui, à la fois, se présente ouverture de par sa transparence et obstacle de par sa solidité dont il doute qu’il lui puisse être possible de venir à bout. En cela bien sûr il se trompe, et bien vite en son œuvre l’on verra ce verre devenir glace, puis miroir où seul son propre reflet, las d’espérer autre chose que le néant d’une pure réflexivité, lui sera encore visible. À cette importante figure du miroir nous reviendrons. Pour l’heure, le Ciel est au poète visible, quoique déjà inaccessible ; et Mallarmé ne désire rien moins que rejoindre son maître Baudelaire, celui de la Vie antérieur, vivant « au milieu de l’azur », cet azur dont lui-même, de plus en plus, se sent exclu, – disons mieux : dont il sent qu’il lui faudra s’exclure, faute de ne vouloir ou de ne pouvoir lui offrir les sacrifices qu’il exige. L’auteur des Fenêtres, lui, n’embrasse nulle aube d’été, qu’il dit « matin chaste de l’Infini », car il croit cette chasteté inviolable et se refuse à toute métaphysique transgression à son égard. Guetteur timide, pour finir par ensuite faire de sa timidité une mystique Loi, Mallarmé frémit derrière sa vitre de la suave douceur de ce rêve dont il est habité, ce diadème qu’il transmuera bientôt en « aboli bibelot d’inanité sonore »[9] au détours d’un texte essentiel à la compréhension des linéaments de sa pensée. Dans la dernière strophe, supplique à lui-même, le poète abandonne sa plume et s’avoue ainsi non plus des ailes d’anges ou d’albatros, toutes deux fournies en cet élément, mais bien plutôt de chiroptère se cognant, volatile désespéré, à une vitre que sa tête déjà étourdie par tant de chocs semble bien impuissante à briser. Si Rimbaud, catabatique, fut un poète de l’aurore aux voiles arrachés, Mallarmé très tôt se comprit musicien du crépuscule vespéral, comme en son opératique domaine Wagner lui-même le fut. Son œuvre est un perpétuel Vendredi Saint en l’espace duquel, sempiternelle, se répète la déchirure du voile tempulaire sans que nulle Résurrection ni fasse jamais suite. Son crépuscule est celui qui, morne chez Leconte de Lisle, « étreint l’immensité », en un lieu où :

 

« L’intelligible cesse, et voici l’agonie,

Le mépris de soi-même, et l’ombre, et le remord,

Et le renoncement furieux du génie.

 

Lumière, où donc es-tu ? Peut-être dans la mort. »[10]

 

À l’époque des Fenêtres, ce « renoncement du génie » n’est point encore accompli par Mallarmé, qui, nous le disions, espère encore se pouvoir élancer dans l’azur de l’Éternité dont il ne s’est pas à ce moment interdit la vision. Pourtant bientôt l’ultime vers du prince des Parnassiens trouvera chez Mallarmé un écho, en la conclusive strophe d’un poème de 1864 (alors que Les Fenêtres était de 1863) : Les Fleurs, qui se termine par l’évocation des « calices balançant la future fiole, / De grandes fleurs avec la balsamique Mort / Pour le poëte las que la vie étiole. »[11] Déjà, il ne sait plus à ces jardins tourner l’épaule, ainsi qu’il l’affirmait à la fenêtre de son Idéal phantasmé inaccessible ; en cette vie de suavité exubérante, il se lasse alors et espère de la Mort quelque soulagement, celle-ci devenant donc manière d’alexipharmaque à cette maladie qu’est l’existence. Car en son terme même implique une extase qu’il ne sait plus, ou ne désire plus assumer. Le basculement du sentiment d’impuissante à la volontaire occultation de l’Absolu, cette transfusion de l’attitude intellectuelle, où l’on passe de la lassitude au refus, ne s’accomplira cependant qu’une dizaine d’années plus tard, avec le Toast funèbre et la Prose (pour Des Esseintes) ; pour l’heure c’est l’asthénie intellectuelle qui domine en son travail de poète. À le suivre, poème à poème, forte s’affirme l’impression d’une errance de plus en plus tâtonnante à mesure qu’il semble s’éloigner des terres balisées de ces prédécesseurs, au centre desquelles bien sûr Baudelaire, lampadophore, guide tous les navires. Plus Mallarmé avance sur l’intime cheminement de son étude, plus il lui semble que seule la froide obscurité de son intérieur subjectif lui pourra dévoiler l’aleph mystérieux de son Art. Écrivain hiémal, l’hiver lui est un piège paradoxal qui progressivement s’impose bénédiction. Dans Les Fenêtres, la renaissance « au ciel antérieur où fleurit la Beauté », n’est encore qu’un songe, quoiqu’ardemment espéré possible. Dans Renouveau, Mallarmé paraît vouloir approfondir cette renaissance déjà évoquée, la creuser de l’intérieur comme plus tard il affirmera creuser le vers lui-même. Mais celle-ci est alors présentée ambiguë, comme si le poète prenait lentement conscience de son impossibilité à continuer de chanter en ce Jardin où, naguère, Baudelaire fit éclore ses Fleurs du Mal et dont lui-même se sent de plus en plus exilé, – jusques à finir par en prendre son parti et s’interdire l’entrée de cet Éden en façonnant de ses propres mains le glaive de glace que son esprit brandira à sa porte. Une fois encore, la vie que symbolise le printemps de consensuelle nécessité, se trouve assimilée à une pathologie ; et le rêve net encore dans Les Fenêtres se fait confus, comme s’il sombrait graduellement dans les brumes d’une indifférence fatiguée que bientôt Mallarmé convertira en une active négation.

 

« Le printemps maladif a chassé tristement

L’hiver, saison de l’art serein, l’hiver lucide,

Et, dans mon être à qui le sang morne préside

L’impuissance s’étire en un long bâillement. »[12]

 

Chez Baudelaire, c’était en son temps l’Ennui dont le bâillement cosmique méritait, en prélude au recueil tout entier des Fleurs, qu’on le mentionne à l’acmé du texte liminaire ; à présent, l’Impuissance se substitue à l’Ennui et accueille avec un « long bâillement » l’éveil de cette vie qui chasse par sa luxuriance de bourgeonnement la « saison de l’art serein, l’hiver lucide » duquel, plus tard, un certain cygne se trouvera prisonnier « pour n’avoir pas chanté la région où vivre / Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui. »[13] Cependant, obsédé encore par l’envie d’excaver à son rêve un sépulcre, Mallarmé dans Renouveau poursuit et conclut ainsi :

 

« Puis je tombe énervé de parfums d’arbres, las,

Et creusant de ma face une fosse à mon rêve,

Mordant la terre chaude où poussent les lilas,

 

J’attends, en m’abîmant que mon ennui s’élève…

– Cependant l’Azur rit sur la haie et l’éveil

De tant d’oiseaux en fleur gazouillant au soleil. »

 

Le Mallarmé des années 1860 pourrait sans trop d’exagération être défini comme le fossoyeur de son Idéal, celui qui de cet Absolu dont il sent le parfum vibrant espère faire un cadavre, – afin que de s’improviser Maître de la cérémonie funèbre. Aux obsèques de l’Absolu par lui assassiné espère présider le poète. Sa poésie est quête folle et désespérée d’une liturgie capable de se déployer sans honte à l’enterrement de Dieu, dont il s’est préalablement assuré de le mettre lui-même au tombeau. Nul hasard dans l’exploration monomaniaque de son avoué phantasme du Livre, car rien ne lui importe plus que d’écrire les lignes d’un Texte sacré d’outre-tombe qu’il serait possible de lire au-dessus de la sépulture de Dieu, tandis que l’encens symbolique de sa pipe monte aux nues silencieuses. Toutefois, lorsqu’il rédige Renouveau, Mallarmé est semblable à un criminel futur qui tente, plutôt que d’assumer son désir coupable, d’oublier sa victime, de l’oblitérer, de la fuir désespérément après s’être rendu compte qu’il lui faudrait cher payer pour s’accommoder de sa pourtant substantielle présence. Il espère encore pouvoir « délaisser l’Art vorace », tandis qu’il se sait déjà « fossoyeur sans pitié pour la stérilité » capable seulement, par omniprésente lassitude, de « creuser par veillée une fosse nouvelle / Dans le terrain avare et froid de ma cervelle. »[14] L’on pourrait en cette thématique multiplier les exemples encore. Dans Tristesse d’été, c’est dans la profusion tiède d’une chevelure blonde que Mallarmé tente de « noyer sans frissons l’âme qui nous obsède / Et trouver ce Néant que tu ne connais pas ! »[15], tandis qu’en conclusion, au détour d’un vers qui semble autant évoquer la beauté de pierre dont parfois fait usage Baudelaire, que l’azur ironique de Renouveau, le poète affuble l’azur d’insensibilité, – qui n’est autre bien sûr que la sienne propre, par dépit jetée à la Face de plus en plus silencieuse à ses oreilles de l’Absolu, lequel, de moins en moins, daigne à sa paresse (le terme est de lui) faire quelqu’audible réponse. Le tournant décisif est ici amorcé, et le drame qui conduira Mallarmé de l’indolence gémissante à la froide mise à mort s’est, en toutes ramifications, noué. Le temps est à l’aveu de cette hantise, puis à celui de ce que Maxence Caron nomma son « crime clairvoyant. »[16]



[1] S. Mallarmé, Le phénomène futur, in Igitur, Divagations, Un coup de dés, coll. « Poésie », Gallimard, 2003, p. 81.

[2] Cité par Ph. Sollers, in Illuminations – À travers les textes sacrés, Robert Laffont, 2003, p. 19.

[3] S. Mallarmé, Le Pitre Châtié, in Poésies et autres textes, coll. « Les Classiques de Poche », Le Livre de Poche, 2005, p. 119.

[4] C.f. Le Nénuphar Blanc, dont nous parlerons plus loin.

[5] S. Mallarmé, Le Pitre Châtié, in ibid. 

[6] P. Valéry, Ébauche d’un serpent, in Poésies, coll. « Poésie », Gallimard, 2008, p. 87.

[7] S. Mallarmé, Les Fenêtres, in ibid., p. 123.

[8] « A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux. » (Charles Baudelaire, L'Albatros, in Les Fleurs du Mal, 1859)

[9] S. Mallarmé, « Ses purs ongles très haut… », in ibid., p. 211.

[10] Leconte de Lisle, In Excelsis, in Poèmes Barbares, coll. « Poésie », Gallimard, 2005, p. 126.

[11] S. Mallarmé, Les Fleurs, in ibid., p. 125.

[12] S. Mallarmé, Renouveau, in ibid., p. 127.

[13] S. Mallarmé, Le Vierge, le vivace et le bel aujourd’hui, in ibid., p. 207.

[14] S. Mallarmé, Las de l’amer repos…, in ibid., p. 131.

[15] S. Mallarmé, Tristesse d’été, in ibid., p. 135.

[16] M. Caron, Mallarmé – Le Crime clairvoyant, in La Vérité Captive, Le Cerf, 2009. La thèse développée dans ce premier chapitre, et qui sert de socle à l’entier de mon texte, doit à ce chapitre magistral son éclosion. Celui-ci contient d’ailleurs une analyse admirable de la Prose (pour Des Esseintes) à laquelle nous renvoyons le lecteur car nous ne ferons pas l’affront à Maxence Caron de répéter en ces pages tout ce qu’il a déjà pu dire de ce poème essentiel et central.

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Romain Debluë - dans Philosophie
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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 16:59

http://www.artilim.com/painting/t/turner-joseph-mallord-william/sun-setting-over-a-lake.jpg

(Soleil se levant au-dessus d'un lac, par William Turner, année inconnue)

 

 

« Nous serons par nos lois les juges des ouvrages,

Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis :

Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis.

Nous chercherons partout à trouver à redire,

Et ne verrons que nous qui sache bien écrire. »

(Molière, Les Femmes savantes, acte III, scène II.)

 

MARQUISE DE FLUX

MME DE GIRONDE

DUC DE RAMION

CHEVALIER DAMEROZE

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE

 

Une soirée d’hiver, en quelque appartement de Paris, où la Marquise de Flux donne entre Gendelettres une réception propice aux vespérales et verbales effluences en lesquelles il est raisonnable d’espérer mainte essentialité.

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Puis-je, ma chère Marquise, savoir comment vous parvîntes avec la promptitude habituelle qui vous caractérise, à gagner à dîner la présence de ce merveilleux jeune homme qui, hélas, nous dut jà quitter et dont le dernier volume fait en ce moment, et avec raison, force bruit dans le monde des Lettres ?

 

MARQUISE DE FLUX : Mon cher Vicomte, ce n’est point à vous sans doute que j’apprendrai qu’en matière littéraire, ainsi qu’en toute autre qui touche de près où de loin au monde des beaux esprits, il n’est de plus essentielle nécessité que les relations. Or, il se trouve que je suis moi-même cousine par alliance de la seconde épouse du frère de Monsieur Jolimarc, qui est à l’Académie et dont le rôle fut prépondérant dans l’obtention par ce garçon du merveilleux prix que nous savons.

 

DUC DE RAMION : Dieu, chère Madame ! Vous semblez oublier qu’également j’appartiens à cette Académie ! Sous-entendriez-vous que les mérites de ce jeune prosateur – maître Grossire – puissent n’être point de pure littérature ?

 

MARQUISE DE FLUX : Allons, allons, cher Duc, n’entendez là nulle mésestime de votre honnêteté ; mais, par Dieu, n’espérez point me faire accroire qu’il ne fallut point également en cette affaire quelque pénétrant argument dont Monsieur Jolimarc se fit le héraut et qui, ouvrant de nouveaux horizons, firent pencher en la faveur de maître Grossire votre auguste balance.

 

DUC DE RAMION : Peste, il n’est donc nul lieu de Paris où vous n’ayez pas d’yeux, Marquise.

 

MARQUISE DE FLUX : L’on n’est point, Duc, Marquise pour rien. Vous comprendrez donc, Vicomte, que le sieur Jolimarc ne fut pas long à me concéder la faveur de mentionner mon nom, et celui de notre petite société, à maître Grossire qui, quoiqu’étranger à ce que l’on dit, comprit immédiatement que cette rencontre serait pour lui mère possible de moult neuves reconnaissances publiques.

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Ma foi, je ne suis point peu fier d’avoir chanté en ma gazette ses louanges ; car ce jeune homme ira loin, j’en suis à présent convaincu. Si congruent en lui l’excellence littéraire que l’on sait et une pareille intuition des mondanités nécessaires à la réussite, je gage que d’ici peu quelque honneur plus flamboyant encore – pardon – que ceux de votre belle Académie, cher Duc, laurerons avec grâce son chef altier.

 

MME DE GIRONDE : Quel bel homme en effet que celui-ci ! Sans ambages vous avoue-je ne point l’avoir lu encore, mais j’étais présente lorsqu’il fut, délicieuse surprise, convié au salon de la Baronne Curier où ne se pressent habituellement que de terrifiants vieillards dont le monotone défilé est parfois relevé de bien vulgaire façon par les épices d’une gourgandine dérisoire. Sans mentir, si son langage se rapporte à son visage, il fut alors le Phénix des hôtes de ces lieux.

 

CHEVALIER DAMEROZE : Croyez-m’en, Madame, moi qui oit aussi bien Musique que Lettres, je puis vous assurer sans claironnage que l’apanage de ses tirages est de n’être point remplissage.

 

MME DE GIRONDE : Alors me voilà rassurée ! Vous seriez fort aimable, chère Marquise,  d’avoir la délicatesse, si vous invitez à nouveau maître Grossire à votre table, de me placer cette fois à ses côtés où en face de lui ; afin que mes entreprises ne soient pas, par les mauvaises grâces d’une disposition défavorable, empêchées.

 

Les convives rient de cette franchise. 

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Ah, comme j’aime à entendre s’exprimer avec tant de fougue notre belle jeunesse française !

 

MARQUISE DE FLUX : Voyons, Vicomte, vous parlez comme si vous n’en fussiez plus vous-même ; à votre âge cela relève de l’impudente galéjade, ou d’une bien étrange lubie.

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Dame !, chère Marquise, en cette matière malheureusement, il n’est pas que le faix des vivantes années qui soit aune de vieillesse. Pour ce qui est de moi, je dois dire que d’insincérité je pourrais être avec raison accusé si je ne concédais point que depuis mon mariage avec la Vicomtesse, je ne mérite plus du jeune homme l’appellation flatteuse ; car plus encore que les éprouvants labeurs manuels, une femme légitime vous peut transposer en la plus sombre sénescence avant même que de vous avoir pu faire un seul héritier.

 

DUC DE RAMION : Comme vous êtes amer, Vicomte, lorsque vous parlez de la très acide Vicomtesse ! À croire qu’elle vous soit vitriol… Est-ce donc d’elle que vous tenez, vous le bien marri mari, votre teint neuvement vitreux ?

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Et de qui, lucide ami, voudriez-vous que le tinsse, ne fut-ce d’elle, – et de l’encombrante progéniture dont en qualité d’épouse sans doute se crut-elle tenue de m’affubler ?

 

MME DE GIRONDE : Oh, par Dieu, non ! J’ai infiniment de respect pour les misères de votre conjugale existence, cher Vicomte, mais la vérité m’oblige à vous dire qu’hui n’est ni le jour, ni ici le lieu pour que l’on calamistre de notre sincère sympathie vos déboires domestiques.

 

CHEVALIER DAMEROZE : Vous avez entièrement raison, délicieuse créature, notre petite société est à destination littéraire ; aussi serait-il sans doute bon que nous tentions, ainsi que chaque semaine, d’en honorer les prétentions avec autant de succès que toujours. En cela, vous le savez, je suis partisan d’une immaculée réjouissance des cœurs et des âmes, seule propice à l’efflorescence agréable de nos goûts et pensées. Tenez, cher Duc, n’était-ce point vous qui tantôt nous fîtes espérer quelque objet de passionnantes discussions ? Sont-ce donc elles qui se dissimulent dans l’opus obèse que vous prenez grand soin de calfeutrer en votre pardessus depuis le début de notre causerie ?

 

DUC DE RAMION : Morbleu, je vous sais gré de m’y faire resonger car avec toutes ces matrimoniales digressions, j’eus certes fini par l’omettre complètement. (Il tire de sa poche un volume imposant et le présente à l’assemblée.) Mesdames et Messieurs, voici de quoi le sire Caron vient encore de se fendre.

 

MME DE GIRONDE : Le sieur Caron de Beaumarchais ? L’auteur regrettable de cette horrible et vulgaire comédie que Paris eut le mauvais goût d’acclamer il y a quelques temps ?

 

MARQUISE DE FLUX : Voyons Madame, vous confondez ! (riant) Monsieur de Beaumarchais serait bien incapable de pareille masse, même en s’enchaînant à la besogne tout au long de son existence : il aime trop sa vie pour laisser une œuvre essentielle. Non, amie chère, il s’agit de cet homme étrange qui se fait fierté de ne point appartenir à nos cercles, de n’être à nulle éminence aristocratique, et peu ou prou d’être le plus important philosopheur de notre siècle.

 

CHEVALIER DAMEROZE : Foutaises ! Mon maître Diderot, dont la renommée est grande, est bien capable d’une seule ligne d’écraser cet écrivassier du talon de sa pensée. Et moi-même, sans vantardise déplacée, je crois mes contributions musicales non-négligeables dans l’histoire de ce genre et ne saurais tolérer qu’un béjaune de l’espèce du sieur Caron trouve jouissance à s’affirmer seul auditeur du temps ! L’infâme me vole Mozart, me vole le jeune Beethoven, et s’imagine par cette rapine pouvoir exiger du monde quelque considération ? Folle divagation !

 

MARQUISE DE FLUX : Calmez-vous, Chevalier, calmez-vous ! Il serait de mauvais goût qu’un coup de sang vous terrasse en mon salon, vous en conviendrez. (Elle se tourne vers le Duc) Dites-nous plutôt de quoi il s’agit cette fois-ci, avec ce nouvel opus : est-ce encore tergiversations théologiques ? Digressions maintes ? Bourrasque romanesque ? Poésie désarticulée ?

 

DUC DE RAMION : Point, Marquise, point ! Aujourd’hui le phénomène s’emploie à dire son propre cheminement, non point sans doute, comme le fluent Rousseau afin que de pouvoir se présenter devant le Seigneur avec son ouvrage sous le bras, mais bien plutôt pour n’avoir plus sans doute à se justifier de rien devant ses semblables.

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Allons bon ! Cette outre boursouflée d’elle-même au point de s’imaginer géniale par décret des puissances suprêmes entreprendrait-elle de nous narrer ses intérieurs ? Le voilà donc ajoutant ses pages intimes à celles de sire Renaud du Gers, et de ce diplomate russe dont, au temps de mes vertes années, nous entendions fort parler… quel était-il déjà ? Mathieu Gabzneff, je crois.

 

DUC DE RAMION : Vous n’y êtes point, fougueux ami. Ce journal, voyez-vous, n’est pas dit par son auteur « intime » mais « inexorable. »

 

MME DE GIRONDE : Voilà qui est fort curieux, ma foi, et non point dénué d’élégance.

 

MARQUISE DE FLUX : Ma pauvre petite, que me parlez-vous d’élégance ! (Elle reçoit en mains l’ouvrage que lui tend le Duc.) Il s’agit de grammaire élémentaire, et des règles primordiales d’harmonie des mots et du sens : un Journal n’est point « inexorable », il est intime ou n’est pas. Et qu’est-ce donc que cela, ma parole ? « Nocturne avant l’Aube de pourpre. » Dieu, je n’y comprends rien ; l’homme semble s’enliser plus profondément encore à chaque ouvrage en sa propre incohérence fumeuse.

 

CHEVALIER DAMEROZE : (frénétiquement) Y parle-t-il musique ? Y parle-t-il musique ?

 

DUC DE RAMION : Tout doux, Chevalier, tout doux ! Modérez les destriers de vos passions, nous y viendrons. Laissez-moi tout d’abord tenter d’éclaircir autant que faire ce peu le titre alambiqué de cet opus qui l’est tout autant. Vous n’êtes pas sans savoir – surtout vous, Marquise qui n’ignorez rien du monde des Lettres – que, voici quelques années déjà, le sire Caron fit paraître une autre immensité livresque, la Vérité captive, que par belle fortune de nos contemporains, personne ne lut oncques et dont hui plus personne ne se souvient. Preuve, cela soit dit entre nous, de l’intrinsèque supériorité de mes propres volumes philosophiques sur ceux de cet agité de la plume, qui sont, eux, encore en bonne place chez les plus efficaces libraires de la région ; mais passons. Cette Vérité captive serait donc le premier tome d’un ensemble de textes qui témoigneront, une fois terminés, de la naissance d’une pensée neuve, finale, absolue, en laquelle le sot prétend même intégrer mes propres travaux, qu’il traîne dans les boues nauséabondes du ridicule sans nulle vergogne, moins encore respect pour l’âge mien qui de moi fait son aîné incontestable.

 

MME DE GIRONDE : Au fait, Duc ! Mon esprit ne se plie qu’à rebours à tant d’abstraites considérations, surtout lorsqu’elles sont nimbées des vôtres rancunes, – fort compréhensibles au demeurant.

 

DUC DE RAMION : Certes, Madame, j’y viens. Le Journal qui est à présent dans les belles mains de notre chère Marquise n’est rien d’autre que la chronique de l’intérieur cheminement qui conduisit, voici quelques années, l’esprit du sire Caron jusques à la pleine vision des luminescences qu’il affirme avoir serties en ce fort vilain ouvrage que fut, en son temps, la Vérité Captive. Il s’agit d’une sorte d’acheminent, vécu encore dans la partielle ignorance du résultat, vers la Parole dont le précité opus constitue le premier témoignage. (Il prend réception du volume que lui remet la Marquise.) Tenez, voici en bas de la six-cent soixante-quinzième page l’une des premières considérations nettes à ce propos : « J’ai préféré quitter la pièce pour venir écrire ses lignes, car je sens qu’en ce mois d’août de 2005, quelque chose tourne gigantesquement au fond de ma pensée : la pensée elle-même. Je sens que de mon être le destin est lié à la plainte que fait retentir l’Appel de l’immense indicible Substance lorsque nous refusons de partager avec cet Appel le Sens par lequel il nous sauve. »

 

MARQUISE DE FLUX : « Gigantesquement ! » Par Dieu, dans quel dictionnaire phantasmagorique cet adverbe formidable se peut-il trouver ?

 

CHEVALIER DAMEROZE : Nul de ce monde, je le crains. Le galopin s’offre le plaisir de maltraiter à sa convenance le vocabulaire lustré aux huiles de nos plus belles académies ; et aucune des plus hautes sanctions qui furent jadis, par maint officiels artisans de la langue, prononcées à son encontre ne l’impressionnèrent oncques.

 

MME DE GIRONDE : Cela donne des migraines à mon pauvre esprit qui, certes, s’enjouit bien plus à la lecture de vos opera, Chevalier, ces précieux bijoux de simplicité et de clarté.

 

CHEVALIER DAMEROZE : Madame, votre suffrage m’est gage de précieux patronage.  

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Trêve de marivaudage, amis, il y a à traiter plus sérieuse affaire. Dites-nous, cher Duc, de quelle manière se présente donc ce fameux… cheminement, cette épopée d’une âme solitaire cavalcadant sur les chemins forestiers d’une pensée d’aurore dont il est seul, de son propre aveux, à entrevoir les brillances ? Est-ce là manière d’autobiographique colligation d’éparses souvenances ?

 

DUC DE RAMION : Nullement, Vicomte, car en cela fidèle au titre, le sire Caron nous offre là bel et bien un journal, rédigé peu ou prou chaque nouveau jour de sa jeune existence. Autant dire, donc, que l’ouvrage souffre des inconséquences logiques inhérentes à telle forme bâtarde : point d’ordre des matières, moins encore de méthode, seul un indicible fatras de considérations que d’aucuns peut-être diraient universelles, mais que, pour ma part, je n’entends qu’embrouillées et centrifuges.

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Rien de bien neuf sous le soleil noir du sire Maxence, je le crains, qui s’empresse de tirer vaine gloire de son incapacité à la spécialisation, préférant batifoler comme un frivole lépidoptère d’une matière à l’autre, s’imaginant investi d’autorité en chacune d’elle. Voilà donc un homme qui s’espère Molière et Lully tout ensemble, et aussi La Fontaine et Scarron, et Rousseau et Bossuet tout à la fois. L’infatuation l’y dispute en lui à la folie.

 

CHEVALIER DAMEROZE : (agacé) Mais enfin, parle-t-il de musique, cet incongru-là ?

 

MARQUISE DE FLUX : La paix, Chevalier, nous y viendrons, je n’en doute nullement. Dites-nous, en attendant, cher Duc, si nous pouvons dire qu’il y a là sorte de journal de pure pensée, progression démente d’une âme qui s’illumine de ses propres troubles fébriles, sans qu’aucune domestique considération n’entre en ces pages ?

 

DUC DE RAMION : Loin s’en faut, pénétrante amie, car quoiqu’inexorable selon les dires de son auteur, ce journal n’en est pas moins un journal, avec tout ce que cela comporte de volatiles arguties tressées en lianes indomptables autours de tous ces petits éléments de quotidienneté dont tout bon écrivain se tient éloigné comme d’une léproserie. Tenez Marquise, par exemple, entendez ce qu’il nous conte sur le beau sexe, qu’il semble pour quelque obscure raison tenir en bien peu d’estime…

 

CHEVALIER DAMEROZE : Comment ? Cet homme de peu n’aime-t-il donc point les femmes, ces suaves enluminures des feuillets de nos vies ?

 

MME DE GIRONDE : Oserait-il après le vilain Molière, au précédent siècle, d’opprobre nous couvrir ?

 

DUC DE RAMION : Pis que cela, Madame, oyez  en page deux-cent seize : « Je le dis sans haine : les femmes me font horreur… Je me demande chaque jour un peu plus ce qui a pu tant et peut encore parfois m’attirer chez elles… Sans doute l’espoir que leur corps trouve un esprit. »

 

L’assemblée s’étrangle d’horreur.

 

DUC DE RAMION : Et en feuillet numéroté deux-cent neuvième voici : « Les femmes sont ce mélange de légèreté et de poussière que les hommes ont peur de dénoncer telles car ils tiennent trop à ce libidineux confort impétré par l’obtention d’une précaire neutralité dans l’addition des vecteurs d’un rapport de forces – chaque coup de rein se négocie à coups de mensonges qui sont les différentielles dont la somme donne cette soumission intégrale. »

 

MARQUISE DE FLUX : Ah, grand Dieu, j’étouffe ! Je n’entends rien, cher Duc, à la mathématique, et vous saurai gré à l’avenir de nous épargner pareils morceaux. Or ça !, monsieur,  mais cet individu n’aurait-il donc connu de notre sexe qu’ordas et trumeaux ?

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Je comprends à présent qu’un tel galopin ne se veuille point lier à notre société, où sans doute pour ses tristes appétences sentimentales trop de femmes encore se promènent. Je crois qu’au nom de tous, je peux sonner le glas de cette sinistre matière, cher Duc ; dites-nous plutôt en quels autres domaines le sire Caron se commet-il d’impérities ?

 

MARQUISE DE FLUX : (à Mme de Gironde) Un homme si peu porté sur les appas du beau sexe doit passer sa vie la tête dans les plus désincarnées médiations, ne pensez-vous point ?  

 

MME DE GIRONDE : Certes, amie ; en cela le Chevalier a raison, je préfère fort les travaux philosophiques de monsieur Diderot, dont la douce tendresse à notre égard n’est point faite mystère par cet homme de lumineux libertinage, qui m’est plaisante distraction des mes dévotes lectures.

 

CHEVALIER DAMEROZE : J’entends bien, Madame, j’entends bien mais enfin, n’avez-vous comme moi l’impatience d’entendre le Duc nous dire si ce Caron-là se pique de parler musique en son radotage ?

 

DUC DE RAMION : Baste, Chevalier, je m’en vais satisfaire votre légitime curiosité. Vous n’êtes point sans savoir, peut-être, que le sire Caron a été éduqué au maniement de cet instrument que l’on nomme piano-forte ; et c’est par conséquent de ses études en cette musicale façon qu’il entretient son lecteur. Tenez, impatient Chevalier, voici pour vous, taillé dans la page inscrite deux-cents vingt-sixième : « La profondeur où plonge le regard de Mozart est celle d’une lumière inaccessible mais substantielle dont les jaillissements ont été saisis à des niveaux inouïs par un jeune homme capable de regarder certaines bribes de lumière qui ne sont que des reliquats de l’Essence mais qui sont trop fortes pour n’être pas invisibles à la totalité des hommes, ce pourquoi la singularité de Mozart s’illustre dans cette capacité de garder un feu qu’il ne vole pas, une lumière qui est le lieu même où naturellement son intelligence est appelée. »  

 

CHEVALIER DAMEROZE : Ce n’est point souventefois que l’on peut entendre pareilles sottises lancées à propos de mon cher petit Mozart, le doux ange !, celui dont jadis la musique m’empêcha d’offrir mon âme aux damnables délices de l’homicide.

 

MME DE GIRONDE : Quel émouvant souvenir, Chevalier, que le triomphe de la Joie par la musique sur une existence qui semblait alors éteinte au plus noir désespoir ! Racontez-nous une fois de plus, je vous prie, les détails de cette formidable aventure.

 

MARQUISE DE FLUX : Cela devra attendre, Madame, car quoique mon estime soit infinie pour les malheurs passés, et le bonheur présent, de notre commun ami, je ne sache point qu’en bonne société il soit d’usage d’interrompre par biographique écoulement le rythme littéraire d’une soirée telle que celle-ci.

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Votre lucidité est à elle seule flambant contre-argument aux vilénies dont le sire Caron innondes les saints canaux de votre sexe, chère Marquise ! Dites-nous donc, cher Duc, en quoi consiste le fin mot de cette âme étrange, dont je ne sache pas l’aristocratie élevée à puissance de particule.

 

DUC DE RAMION : Ce fin mot, Vicomte précieux, nous est commun et n’est point difficile à deviner pour qui lira la longue prière d’ouverture faite à la Vierge Marie qui constitue prélude à ce Nocturne mystique. Prêtez attention, par exemple, aux lignes sises en la vingt-et-unième page : « Tant de choses sont étranges ici de mes lignes, assurément. Mais si une œuvre grande en est chronologiquement le destin, elles diront les prosaïsmes de l’homme tandis que travaille silencieusement à les vernir inexorablement le génie ; elles diront ce mélange de grandeur et de misère que la Transcendance amiable de Ton Fils a rédimé ; elles montreront enfin dans le résultat d’art que précède temporellement ce journal d’un monument, elles montreront la grandeur que fait naître silencieusement le Logos que Tu portes si saintement tandis que moi, remis à Ton Cœur, dépendant ainsi dans mes rages et mes faces multiples de Ta douceur et de l’impeccable foi par laquelle Tu donnes le Sauveur, je vadrouillais dans des vanités par ainsi annulées, je notais les imbecilleries gavées de signifiant, car je trouvais et j’écrivais parallèlement, à l’écoute du génie, comme je le pressentais, dans la succession de cet amas de diaristes feuillets, une fois pour toutes, au travers de tout, la Vérité. »

 

CHEVALIER DAMEROZE : Par Dieu, cher Duc, un tel omnipotent échevelé se prétendrait-il, j’en frémis d’une surnaturelle terreur, catholique ? Comme vous et moi ?

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : C’est de notoriété publique, Chevalier ! Je le sais de source sûre, puisque de sa propre bouche, qui jadis fut pour moi celle d’un ami et qui depuis quelques temps pleurniche à l’envi foule de mensonges quant à mes propres travaux, lesquels sont par lui phantasmés emprunts à sa propre œuvre.

 

MME DE GIRONDE : Mais enfin alors, s’il est aussi catholique que nous, pourquoi diantre cet homme-là n’appartient-il point encore à notre petite société ? Sommes-nous donc à ses yeux des pestiférés ?

 

DUC DE RAMION : Pis, Madame, encore que cela ! Voyez-vous, l’amusant gandin s’imagine par son génie être dispensé de méditer les affaires de la cité en cette science que depuis Platon nous aimons à nommer politique, et qui fait de nos grands hommes ce qu’ils sont. Lisons-le encore, si vous le voulez-bien, en page deux-cents quarante-sept : « Je ne suis certes pas monarchiste (en politique mon cas n’est pas répertorié : je suis un anarchiste de droit divin en impatiente attente de la théocratie universelle), et je ne suis pas français mais judéo-vaticano-romain de langue française : la nation et l’idée nationale sont des notions que je déteste, on m’aurait appelé l’anti-France à de certaines époques (d’ailleurs je constate qu’aujourd’hui les nationalistes me regardent sérieusement de travers), contre la nation, je préfère le pays, la contrée, le paysan, le lieu, ce qui s’est lentement et naturellement constitué en un peuple, et non artificiellement pour les motifs idéologiques. »

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Cet homme est un dément, ma parole, un fou ! Et dire que c’est pareil aliéné qui m’en peut vouloir d’avoir tenté de rendre consistante cette notion d’anarchisme de droit divin ! Quelle pitié que cet orgueil mal placé…

 

MARQUISE DE FLUX : Le sire Caron est donc catholique, mais point néanmoins monarchiste, moins encore de notre parti, qui est à la dextre du Seigneur ? Curieuse lubie…

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Croyez bien, Marquise, que mes amis et moi-même naguère tentâmes bien de le raisonner, mais rien n’y fit ; il semble allergique à la politique comme vous au pollen. Cas pendable s’il en est.

 

DUC DE RAMION : (à Mme de Gironde) Voici encore pour vos migraines, par moi lu en page cinq-cents quarante-six : « Une parole définitive m’est donnée : elle est simple comme sa visée principielle, elle est difficile comme le domaine de réceptivité où sa visée d’emblée s’installe. Elle ne parlera qu’à bien peu de personnes en une ère où tant se sont évacués d’eux-mêmes – tant d’errants qui vont jusqu’au point même de croire encore comprendre le langage de l’intimité constituante tandis qu’ils l’ont exclue de leur champ de perception possible. Une seule pensée possible qui puisse être dite une pensée sans écart de langage, une seule philosophie qui soit philosophie en vérité : un système où Dieu n’apparaît plus comme concept ni clef de voûte orientant le mouvement du monde offert aux diverses thématisations, mais où Dieu est donné dans sa teneur d’abîme à qui l’on saura donner l’espace qui lui est dû en tant que tel. »

 

MME DE GIRONDE : Par pitié, cher Duc, il me plaisait plus lorsque vous nous donniez en quelque polémique extrait au moins matière à faire bouillir nos passions !

 

MARQUISE DE FLUX : (étouffant un bâillement) Il est vrai, Monsieur, que voilà de bien ennuyeuses lignes en vérité, et bien vaines au surplus puisque la Vérité est celle que dit l’Église, et elle la dit merveilleusement bien. Baste donc, d’oiseuses considérations en la matière. Tâchez plutôt, Duc, de nous donner de quoi médire utilement.

 

DUC DE RAMION : Je suis, chère Marquise, à vos ordres. Et voici, à propos de sociétés pareilles à la nôtre, un outrage fait en page cinq-cents quatre-vingt trois : « Encore un dîner avec des intellectuels à la mode, c’est-à-dire tant de ces personnes dont il n’y a rien à remarquer alors qu’ils s’emploient tant à la visibilité. Ils sont bien trop brefs, trop courts en tout, pour devenir l’objet même d’un long éloge hypocrite à qui eût le cœur de leur demander quoi que ce fût : vous eussiez dit d’asineux à voix coquetèlières. Même autres qu’ils sont, ils fussent encore sots tant ils en tiennent. »

 

MARQUISE DE FLUX : Ah, par Dieu, voilà encore sous sa sauvage plume une monstruosité lexicale qu’oncques nos beaux dictionnaires ne daigneront sans doute élever à dignité d’officialité académique !

 

CHEVALIER DAMEROZE : Que c’est laid, en effet, que ces libertés prises avec nos belles règles de langage qui font du français la première langue d’Europe, telle cependant qu’elle est par exemple écrite par monsieur Diderot, dont la prose jamais ne se voudra souiller de pareils individuels crachats.

 

MME DE GIRONDE : Vous avez, Chevalier, entièrement raison ; et je crains qu’à force de tels abus, le sire Caron ne finisse par rédiger ses ouvrages en une langue neuve de l’alpha jusques à l’oméga, sabir en laquelle sa seule malade cervelle pourra s’épanouir à hauteur de compréhension ; alors plus personne ne le lira, et nous serons enfin justifiés à ne point le faire non plus.

 

DUC DE RAMION : Puisse Dieu faire, Madame, que cet instant soit prochain…

 

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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 18:43

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(Fragonard, Rêve d'Amour, vers 1768)

 

« Afin d'amuser la galerie
Je crache des gauloiseries,
Des pleines bouches de mots crus
Tout à fait incongrus...
Mais
En me retrouvant seul sous mon toit,
Dans ma psyché je me montre au doigt.
Et me crie: "Va te faire, homme incorrecte,
Voir par les Grecs." » (G. Brassens, Le pornographe.)

 

Court extrait d'un roman en chantier, Les Solitudes profondes.

Les deux protagonistes, après une violente dispute, viennent de se réconcilier dans la complicité d'une matinée d'école buissonnière.

 

Progressivement, Florine et Huguette entreprirent, afin que d’oublier au mieux la violente scission que leur précieuse relation avait subie, de colmater cette fissure angoissante en serrant plus encore qu’auparavant leurs âmes l’une contre l’autre dans le but d’empêcher qu’entre elles puissent encore s’insinuer les érignes de la bisbille. Ce fut la confriction de ces deux esprits qui provoqua leurs premiers embrasements et leur fit connaître, ainsi que deux chairs l’une par l’autre caressée, l’ignition intérieure d’une excitation dont, vibratile babil d’une intactile idylle, le langage se faisait tout à la fois médiateur et principe. Car il n’est d’obscénité que verbale et c’est en toutes occasions par le langage que l’indécence se réalise à hauteur de conscience et que, dans les cendres froides des étants et des choses, se peuvent apercevoir les bluettes évanescentes de la vulgarité, ce surplus langagier qui suppure des éléments du monde pour lesquels le dit constitue en certaines formes une superfétative redite du montrer où semble parfois s’épuiser leur être. Un sexe masculin n’est obscène qu’à partir de l’instant où il devient bite, queue ou braquemart, c’est-à-dire à partir du moment où il est non seulement ainsi nommé mais surtout ainsi perçu : c’est à travers les larges grilles du langage malfamé que se contemple le puissant gorille de la vulgarité, lequel n’a d’ailleurs d’animal que le nom puisqu’il n’est rien de moins naturel que l’impudicité. Il est facile de s’en convaincre, par contre-exemple, en lisant Proust et Julien Green, sans doute les deux auteurs dont fut la langue la plus absente possible à toute malsaine obscénité et qui pourtant toucha à toutes les plaies de l’existence humaine ; mais toujours avec des gants. L’obscénité constitue ce pus ontologique qui s’écoule lorsque le bistouri du langage taille sans précaution certaines régions de la réalité dont leur nature est de se trouver accomplis au cœur même de l’apparaître, et pour lesquels le verbe ne sait être qu’un baume, une enveloppe, en qualité de quoi sa puissance de palpation doit prendre le pas sur ses éminentes compétences de tranchoir.

 

La langue française elle-même, en sa très hellénistique lucidité, s’emploie par l’étymologie stricte du terme de pornographie à rappeler qu’il n’y a de prostitution des choses et des êtres que dans la mesure où celle-ci se révèle, se réalise et se saisit comme telle dans le langage, ou plus précisément à travers l’écriture considérée comme le tracement de signes organisés. Le sens originel et original du verbe gráphô fait d’ailleurs référence à l’acte d’écorcher, d’égratigner : toute pornographie est avant tout une écorchure faite par un langage émoussé à la chair vive des êtres en leur plus intime réalité. La pornographie en la contemporaine acceptation du terme, étriquée et amnésique comme de juste, ne constitue nullement une activité obscène, comme d’aucuns pudibonds amateurs de facile gibier s’épuisent aujourd’hui encore à le colporter dans l’allégresse miséreuse d’une chasse aux sorcières dénudées qu’enchantent des sortilèges de leurs trop visibles vits une clique clinquante de démons ityphalliques. La pornographie n’est pas répugnante par son obscénité, fantasmatique et née d’un abus de langage ­– ces viols de la langue –, mais simplement par son exhaustive artificialité ; parce qu’elle est, au sens premier, perversion, détournement d’un acte foncièrement naturel, et dramatiquement naturel, en une inconsistante mascarade mécanique, un manège automatique où l’artifice artifessier enténèbre de sa lumière électrique l’espace crépusculaire au sein duquel, en temps normal, s’initie le jeu sexuel, – tragicomique. L’abject des « films X », comme l’on dit à présent en admettant inconsciemment l’innommable de pareille industrie, n’est point de trop montrer car à ce compte-là il faudrait taxer de pornographique les nus féminins et les dessins érotiques de Picasso, de Rodin, de Fragonard et de Klimt, mais il est bien plutôt de transformer en production ce qui constitue l’acte par excellence, étant entendue la profondeur ontologique que recèle pareil terme. Par-là les acteurs deviennent, ainsi que les personnages de Sade, des appareils qui abaissent à sa racine carrée l’acte sexuel et le transmuent en une putassière chorégraphie où les individus sont des rôles que l’on ordonne, que l’on arrange, que l’on construit comme les indolents rouages d’un spectacle préfabriqué.

 

Aux festives époques transmodernes qui sont les nôtres, les films pornographiques ne représentent rien de plus, en leur déplorable banalité stakhanoviste, que l’évolution ultime de ces saynètes érotiques où s’allaient encanailler les fins de races dégénérées à l’aube de la Révolution française, préférant en oblitérer la possibilité même derrière les toisons hirsutes du stupre plutôt que d’en affronter l’imminence. Alors l’obscénité était jà située sur les lieux de spectacle qui avaient au moins l’avantage d’offrir aux spectateurs les plaisirs tout particuliers que procure la présence vivante des acteurs sur la scène des luxures par rapport à la distance médiatique qu’impose le cinéma entre le temps, virtualisé, de l’action et celui, vécu, du spectateur. Déjà, le vice de ces représentations était celui de l’artificialité, c’est-à-dire l’animalité factice, fallacieusement construite en usant de fort paradoxale façon de certaines parmi les plus subtiles ressources de l’humanité : l’art de la feinte, du mensonge, du volontaire voilement de l’âme. L’artificiel, c’est le naturel faussement retrouvé par les efforts assidus de la technique et ses vains raffinements : c’est la sexualité mise en boîte, sous les feux blafards d’une rampe automatique, par le cinéma ou la photographie et cela n’est point sans confirmer la prophétie de Bardamu qui, dans Voyage au bout de la nuit, affirmait que l’avenir « ça sera une grande partouze qui n’en finira plus… Et avec du cinéma entre… Y a qu’à voir comment que c’est déjà… »

 

Mais Florine Descalyces, nous l’avons dit, n’avais pas encore trouvé la force de lire ce maître ouvrage ; et tout ce qui précède lui était donc exhaustivement insoupçonnable encore. Lui apparaissait ainsi obscène – pour tout dire hors de propos, hors de l’élément du dicible, expatrié au-delà des frontières de la parole – tout ce qu’elle n’avait jamais vu ailleurs que sur son propre corps, et qu’elle estimait par là même lui appartenir si intimement qu’il était pour elle hors de question d’exposer à qui que ce soit pareils espaces anatomiques. Néanmoins, justement parce ce qu’elle jugeait ces éléments de l’ordre du pur indicible, les premières étapes de la conquête de ces terres par son verbe alors en pleine expansion pubère furent pour elle l’occasion d’un perpétuel malaise dont la diffuse amertume n’était cependant point sans émoustiller une fibre encore inconnue de son âme, dont l’excitation provoquait en elle un sentiment suffisamment agréable pour qu’elle y puisse puiser la volonté de s’enfoncer toujours plus avant dans cette voie nouvelle et, peut-être, périlleuse. Les discussions qu’elle commença, dès cette époque, à avoir avec son amie Huguette se firent donc de plus en plus intenses et au lieu que, comme à leur antécédente habitude, l’énergie par cette intensité dégagée s’aille dilapider vers quelque objet extérieur à leur duo, ce fut vers les profondeurs de leurs deux êtres qu’elle s’orienta et d’où elle fit remonter, petit à petit, ces perles noires que constituent les confessions intimes.

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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 12:40

http://www.illusionsgallery.com/Mariana-South-L.jpg

(Mariana in the South, John Waterhouse)

 

« Ô miroir !
Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée

Que de fois et pendant des heures, désolée

Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont

Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,

Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine,

Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,

J'ai de mon rêve épars connu la nudité ! » (Stéphane Mallarmé, Hérodiade)

 

Le miroir est brisé.

Debout au milieu de ta chambre, tu pousses du pied quelques bris de verre parmi la miroitante myriade de morceaux émiettés qui sur le sol jonchent maintenant ton silence. Les mille et fluents reflets qu'ils te renvoient morcellent l'espace et l'esprit ; et ainsi façonnent un monde multiple qui, de délicats éclats en vétilleux scintillements, rit de sa déconcertante duplicité dont tu sembles, immobile en leur peut-être milieu, être devenu tel un ombilic en malpatience aux confins des limbes de tes espoirs. Ces petites lucarnes d'illusion, nitides d'une irréalité en éparses et partielles parties, ne sont plus aussi rassurantes que ne l'était ton grand miroir, cette imposante psyché aux marines allures où se pouvaient soudain faire luire quelque infime fulgurance d'une onde sans cesse recommencée ; elles abondent des sarcasmes de la multitude, et leurs formes ondoyantes comme l'ombre des souvenirs encore accentuent l'hostilité qu'elles t'inspirent. Car, et tu le sais bien, rien plus que les pullulantes multitudes, ne tendent en toi les fibres vibratiles du dégoût, cette nausée de l'âme qui exsude les rances gluances d'un réel indigeste que, malgré ses efforts, elle ne parvient à assimiler. Il y a en toi, certainement, quelque chose comme une anorexie spirituelle, mystérieuse incapacité à ingurgiter les grumeaux pestilents de l'existence, comme semblent le pouvoir faire le commun de ces mortels dont tu t'engloires à ne plus souffrir la présence. Mais aujourd'hui te souviens-tu seulement de toutes ces âmes, bistres et cuistres, qui vivaient flasques sangsues la ventouse abouchée à la surface de l'étant aux vases profondes, suçant en ces marécages le suc aux musqueuses fragrances des turgides turpitudes qui comme insectes filiformes tressautent sur ces eaux tranquilles. Malhabile à ces aquatiques ventousardises, ton esprit n'a jamais su et jamais voulu se faire l'incube d'un songe ténébreux qui des strates profondes du monde remonte jusqu'à l'air libre ainsi que des eaux souterraines, et s'insinue et s'infiltre en terrains secs jusques alors – à présent humides des infiltrations subtiles d'un fluide algide aux trompeurs reflets de nectar. Le feu manque à ces âmes insectueuses, molles comme des larves, torves des maux d'esprit dont elles s'enjouissent d'être rongées ; il leur manque de pouvoir assécher ces flaques de flasque léthargie en lesquelles elles boivent le philtre de leur oubliance coutumière. Souviens-toi, lors même que tu étais encore le passant majestueux d'une humanité dont tu t'es à présent exilé, souviens-toi de toutes ces têtes creuses, infimes comme d'une épingle, mais pleines des faux-plis d'une pensée toute d'obliquité faite, parmi lesquelles tu déambulais en funambule alors chargé de nonchaloir.

 

Souviens-toi, pauvre idiot, de l'ambigu sentiment qu'allumait en toi l'insupportable présence de ces bribes de postface au genre humain, et n'essaie donc plus de trouver en mes maintenant maints éclats quelque réminiscence de ton beau visage saisi en son harmonieuse intégralité ; tu ne recevras plus hui de moi rien que de parcellaire, mon unité défunte ayant, au bord du précipice, agrippé la tienne afin qu'elle sombre dans le même mouvement. Suicidaire, sans doute, mais en ta perspective car à présent regarde : tu n'as plus que tes larmes pour espérer obtenir reflet plus résiduel encore que celui qui, en cristalline déliquescence, s'infinie alentours comme si chaque bris de ton âme ne pouvait plus que rebondir sans fin, telle constellation d'hystériques lucioles. Pleure donc, si tu préfères à ceux, infirmes, de mes résidus, les services mnésiques de tes sécrétions lacrymales que tu sais pourtant incapables de faire naître en leurs fluides contours autre chose que les monstres distordus du passé décomposé. Oui, j'ai bien dit « du passé », assoiffé d'immobile stance, car tes larmes de pourrissante créature ne peuvent être autre chose que les humides miroirs des fluences marcescibles de ton âme liquéfiée aux transitives structures du temps. Tu te souviens, voyons, et tu sais que le souvenir, ce mirage de Mnémosyne aux filles qui te sont si chères, à toi et tes désirs des glaces de l'Absolu, n'est que l'atour le plus séduisant de ta mouvante et amovible condition.

 

Pensais-tu donc qu'en venant t'enfermer ici, solitaire et silencieux comme cette Éternité qui t'abouche d'espérance aux appâts de sa magistrale fixité, tu obtiendrais du Ciel lointain la surnaturelle grâce de t'en rapprocher ? Croyais-tu vraiment pouvoir être celui que tu es, plutôt que celui que mes flots glacés te laissaient être par leur primordiale et essentielle réflexion ? Questions rhétoriques, tu le sais bien puisque je suis en toi ce qui de plus ultime observe et conspire à te révéler aux immédiates perceptions de ton esprit, sans moi, lampadophore de ses propres évidences, enténébré jusques en ses fins. L'œil était sous ton crâne et regardait ton âme ; et ton âme s'épanouissait à se voir en lui, c'est-à-dire en moi. Maintenant que tes irréfléchis mouvements d'humeur t'ont amené jusques aux frontières de l'indicible, que te reste-t-il donc, sirupeux avorton de tes scandaleuses aspirations à l'Être ? Allons, approche-toi de cette fenêtre et poses-y ton front, songeur au songe d'une nuit d'hiver, afin que plus dès aujourd'hui tu ne nourrisses quelque illusion que ce soit sur ta présente condition, fruit des mystiques corruptions de ton esprit si faible, si disgracieux, qu'il ne pouvait qu'en sombrer dupe, misérable larbin d'une chimérique transcendance aux axes surmobiles en leur immouvance éternelle.

Dehors, vois-tu, il n'y a rien. Et c'est d'ailleurs cela même qui t'a toujours fasciné en ces lieux où jadis nous existions paisiblement, toi et moi, en un jubilatoire et jouissif face à face en lequel nul tiers de Source surabondante n'avait encore immiscé ses jalouses prérogatives ; car tu étais d'une nature discrète et te répugnais sans phrase tout ce qui tentait d'imposer, avec trop d'insistance, son impertinente existence à ton esprit alors s'enjouissant encore des protéiformes capacités de ses flux. Il n'y a rien qu'une forêt sombre, au milieu de laquelle, ombilic limbique, tu refuses d'admettre que tu ne peux plus à présent que te perdre, – et au surplus que cela ne t'es point désagréable. Les branches effilées des sapins distordent la brume cotonneuse qui plane alentours entre leurs aiguilles sèches comme la braise et en arrachant quelques laiteux lambeaux qui tous finissent par pendre à leurs ramures comme autant de chagrins volés à la nuit qui règne à l'extérieur.

 

Le crâne toujours posé contre la vitre, tu ne peux plus aujourd'hui que rêver aux souvenances diffuses de ma consolante présence et de mon angoissante disparition ; et tes pensées, vaines comme celles où coulent en toi l'influx de ta charnelle temporalité, s'échappent de tes oreilles pour aller contre le verre buter à la manière de mouches silencieuses en leur désespoir d'étance condamnées à l'instant. Vaniteux imbécile, regarde et prends conscience, si tant est que ce terme puisse encore éveiller en toi quelque diffus écho de compréhension : tu n'es plus qu'une miséreuse petite vie, ventousée comme une tique turgescente de son propre néant à la réalité, et rampant sans Grâce à sa surface alors que hier encore, tu marchais l'échine droite, surplombant son sol rugueux de toute ta langagière et réflexive hauteur. Tu n'existes plus sans l'Autre, sans moi, sans ce miroir que tu as sauvagement jeté à terre en espérant sans doute pouvoir pallier de tes propres larmes mon irréfragable fonction. Sens comme il fait froid dans ta chambre : tu frémis comme un frêle roseau dans la brise. Mais cela n'a plus d'importance car, tu dois bien t'en rendre compte, ton corps lui-même ne t'appartient plus, qui jusqu'alors se faisait fierté ontologique d'être en identitaire symbiose avec ton âme orgueilleuse de son immatérialité. Sans l'Autre, sans moi donc, tu n'es même plus toi, déplorable résidu d'existant, puisque je ne suis plus là pour te prouver à toi-même. Désormais, vois comme tu deviens laid : ton regard, vide de son à présent absence d'objet, est gluant comme la poix, ta voix est sale comme une lueur de bougie et terne comme l'ennui, tes sens alourdis forcent ton esprit à ramper.

Allons, une dernière fois, regarde sur le sol ce qui reste de moi.

Ton existence est là, fines pupilles de verre brisées qui regardent le Ciel mais traîneront toujours par terre. Il n'est maintenant plus temps pour les quelques joies, humbles certes mais ultimes de ta lapsaire condition, que j'étais seul digne de t'offrir en notre délicieux tête à tête qu'aujourd'hui, par la sinistre influence de Ses espérances, tu as rompu de la plus irréparable des façons. Mais il n'est plus temps pour cela, créature démesurée ; il n'est plus temps pour rien, car le miroir est brisé.              

 

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  • : Amicus Veritatis
  • : Maintenant qu'il est évidence pour la multitude qu'avec Dieu est morte la Vérité, il s'agit de se mettre à la rechercher pour la pouvoir jeter à la figure d'un monde qui l'a un peu trop vite enterrée. En littérature, en musique, en philosophie, en théologie...
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  • Romain Debluë
  • 20 ans.
Musicien.
Étudiant en Lettres (Français moderne & Philosophie).
Ou plutôt figurant dans les amphithéâtres de l'Université.
  • 20 ans. Musicien. Étudiant en Lettres (Français moderne & Philosophie). Ou plutôt figurant dans les amphithéâtres de l'Université.

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